« Vivre ! », ou la réponse des Théâtres face aux incertitudes. Entretien avec Dominique Bluzet

« Un désir de vie à travers le spectacle vivant »

« Vivre ! », ou la réponse des Théâtres face aux incertitudes. Entretien avec Dominique Bluzet - Zibeline

Les Théâtres doivent faire face à une double problématique en cette rentrée : en sus de l’incertitude liée à la crise sanitaire, celle liée aux travaux à venir dans la salle du Gymnase, qui fermera ses portes pour deux ans à partir de juin 2021. Rencontre avec Dominique Bluzet, directeur des quatre salles marseillaises et aixoises.

Zibeline : Comment avez-vous traversé cette crise sanitaire ?

Dominique Bluzet : D’abord comme tout le monde, dans un effet de sidération. Vers avril, je commence à recevoir des signaux d’alarme notamment des pays anglo-saxons, indiquant que la situation pourra durer jusqu’en janvier ou septembre 2021… On se refuse d’abord à le croire, mais nous avons alors décidé de lancer notre saison vers le 1er novembre, en la reculant d’1 mois et demi. Nous avons attaqué la campagne d’abonnement en constatant une baisse de 40%, et nous ne sommes pas les plus mal lotis. En outre, les élections municipales de mars ne nous apportent pas de réponses sur ce qui va nous arriver concernant les travaux, ce qui ajoute pour nous au grand sentiment d’angoisse ! Nous devons quitter les lieux en juin prochain, il nous faut savoir si nous pourrons lancer les travaux à partir de septembre suivant, et où nous pourrons aller pendant ce temps. Encore beaucoup de zones d’incertitudes, mais notre récente rencontre avec le nouvel élu à la culture s’est bien déroulé.

En attendant, vous avez pris le parti de « vivre ! », comme le proclame votre programme de salle ?

Dans une telle période, je pense qu’il faut devenir copain avec l’incertitude, et accepter de laisser les réponses nous trouver. Cela ouvre des champs interrogatifs : comment va réagir le public, comment le reconquérir et lui redonner confiance, de quelle manière allons-nous nous remettre en question ? Les plus âgés vont-ils revenir, comment conquérir les autres générations ? Nous avons notamment mis en place la carte 18-30 ans, qui permet d’accéder à tous les spectacles à 10 euros. La saison qui vient se donne un impératif : vivre. La culture, comme l’économie, ne repartiront qu’avec du volontarisme ; il faut avoir envie d’aimer le spectacle vivant, et pour ça il faut être avec lui. On ne peut pas voir ce temps arrêté comme le commencement de la fin du spectacle vivant. Je crois qu’il faut au contraire se poser les questions sur la manière de le réinventer. 

Comment se présente la saison qui s’ouvre ?

On poursuit cette aventure des Théâtres en offrant aux gens la possibilité d’ouvrir un catalogue de voyages imaginaires, en ayant la certitude d’y trouver quelque chose qui leur plaira. Nous poursuivons à la fois un travail d’accueil et de coproduction des compagnies régionales, et un travail sur la production. Parmi les artistes régionaux que nous accompagnons, les générations se mélangent : des artistes confirmés tels que Georges Appaix ou Philippe Car, à côté de jeunes femmes comme Marie Vauzelle. De grands classiques comme La dispute mise en scène par Agnès Régolo, la reprise de Showroom écrit par Suzanne Joubert… Ensuite, des temps forts parmi les créations qu’on porte et accompagne : un très beau texte de Jean-Claude Grumberg sur la Shoah, La plus précieuse des marchandises, mis en scène par Charles Tordjman, que nous devions initialement créer au Jeu de Paume, sera finalement créé en décembre à Paris, pour être repris chez nous ultérieurement. Une complicité de 30 ans se poursuit avec François Cervantes, qui s’attelle cette fois à l’histoire d’un directeur de théâtre. Enfin, une très grosse machine théâtrale, Le roi Lear mis en scène par Georges Lavaudant, avec 15 comédiens sur scène dont Jacques Weber… Nous allons le créer ici, puis l’exporter au TNS, au Théâtre de la Ville à Paris, au TNP de Villeurbanne… Sans oublier de grands acteurs –François Morel, Charles Berling-, de grands textes, comme La machine de Turing, de jeunes metteurs en scène qui font partie de notre troupe comme Guillaume Séverac, un temps fort sur l’humour suisse… Comme les pièces d’un puzzle, chaque spectacle compose une image : celle d’un désir de vie à travers le spectacle vivant. La saison est un patchwork d’émotions variées, dans lequel le rire occupe une place prégnante. En toile de fond, ces challenges : il nous faut construire un partenariat dans la durée avec la nouvelle municipalité, afin de reconstruire le Gymnase, tracer des perspectives, imaginer ce que sera ce théâtre d’ici 4 ou 5 ans… 

Comment imaginez-vous ce lieu que vous souhaitez investir pendant les travaux ? 

Nous suivons deux pistes : un lieu dans le quartier d’Euroméditerranée, et un autre au Parc de la Mirabelle, dans le 12e arrondissement. Le secteur des 11e et 12e totalise 130 000 habitants, et aucun lieu culturel ! Nous arriverions dans un territoire vierge, pour proposer aux habitants de venir à la rencontre d’un lieu qu’on imagine ouvert toute la journée, fédérant les générations à travers des propositions de cours, d’ateliers, de fête culturelle sous différentes formes, par exemple des pique-niques dominicaux avec lectures, feuilletons théâtraux… Se rappeler que la représentation classique n’est pas la seule finalité d’un lieu culturel ; s’y ajoutent sa finalité politique et sociologique. Ce qu’on y construit artistiquement de différent. C’est l’enjeu. 

C’est aussi l’enjeu du Quartier des arts, qui devrait à terme prendre place autour du Gymnase et des Bernardines ? 

Tout à fait. Maintenant qu’on sait qu’on va fermer, il faut qu’on apprenne de ce nouveau lieu que nous allons investir, pour mieux revenir dans notre quartier et y inventer un théâtre différent.

Propos recueillis par JULIE BORDENAVE
Septembre 2020

Gymnase, Bernardines, Marseille
GTP, Jeu de Paume, Aix-en-Provence

Photo : Dominique Bluzet © Caroline Doutre

 

Grand Théâtre de Provence
380 Avenue Max Juvénal
13100 Aix-en-Provence
08 2013 2013
http://www.lestheatres.net

Théâtre des Bernardines
17 Boulevard Garibaldi
13001 Marseille
08 2013 2013
http://www.lestheatres.net/

Théâtre du Gymnase
4 rue du Théâtre Français
13001 Marseille
08 2013 2013
http://www.lestheatres.net/

Théâtre du jeu de Paume
17, 21 rue de l’Opéra
13100 Aix-en-Provence
08 2013 2013
http://www.lestheatres.net/