L'équipe de La Brigade, en salles le 23 mars, a présenté son film au Cézanne

« Toute passion ne peut que donner des velléités de pédagogue »Vu par Zibeline

• 20 mars 2022⇒30 mai 2022 •
L'équipe de La Brigade, en salles le 23 mars, a présenté son film au Cézanne - Zibeline

Rencontre avec Louis-Julien Petit, réalisateur de La Brigade, et ses acteurs Amadou Bah et Fatou Kaba

Zibeline : Votre précédent film, Les Invisibles, mettait déjà en scène un groupe d’actrices confirmées face à des femmes sans domicile fixe. Peut-on dire que La Brigade reprend ce dispositif choral en confrontant des acteurs professionnels à de jeunes migrants ?

Louis-Julien Petit : Je pense que La Brigade n’est pas un film choral. Il s’agit même du moins choral de mes films, même si on ne se refait pas ! (rires). Contrairement aux Invisibles, La Brigade propose de suivre la trajectoire individuelle du personnage de Cathy Marie, campé par Audrey Lamy. Cathy Marie est un personnage exigeant, individualiste et un peu égocentré : je voulais l’exposer au fur et à mesure du film au collectif. Le spectateur découvre ainsi les migrants de ce centre au même tempo que Cathy Marie, qui prend la peine de s’effacer pour les laisser exister. Nous voulions opérer le chemin inverse des Invisibles, qui partait du réel pour aller vers la fiction, alors que La Brigade essaie de faire le contraire.

Comment vous est venue l’idée de confronter ce personnage de cheffe cuisinière à ce monde difficile ?

Je suis allé à la rencontre de cheffes s’étant illustré dans ce désir d’intégration, et tout particulièrement de Catherine Grosjean, professeure de cuisine dans une classe de CAP accueillant des mineurs migrants. Et cette démarche allait de soi pour elle : plus encore qu’une œuvre humanitaire, il s’agit pour Cathy Marie de créer du lien autour de la cuisine, qui est l’histoire d’amour de sa vie. Quand on est passionné par quelque chose, on ne peut que vouloir transmettre. Toute passion ne peut que donner des velléités de pédagogue.

On comprend, au fur et à mesure du film, que Cathy Marie ressemble à ces personnages : qu’elle aussi a connu la pauvreté, l’abandon…

Cathy Marie est un personnage solitaire, qui a connu une ascension mais vit aussi une forme de déclassement. Elle est rejetée par son milieu professionnel car elle ne supporte pas les relations de hiérarchie. Et elle voudrait, au lieu d’être seconde, enfin passer cheffe. C’est d’ailleurs un moment décisif du film : celui où le directeur du centre, incarné par François Cluzet, lui dit que la cheffe, c’est elle. Elle sent enfin qu’on lui donne une marge de manœuvre, qu’on lui fait confiance. Mais je suis persuadé que le déclassement, l’empêchement, peuvent nous enrichir humainement parlant.

Ce lien érigé entre Cathy Marie et les mineurs non accompagnés passe cependant par un rapport à la hiérarchie -dire « oui cheffe ! »…, s’exécuter en silence.

En effet. Je voulais montrer que, de par sa formation et son ascension sociale, Cathy Marie avait intégré cet imaginaire de la hiérarchie. C’est une adulescente, mal aimée : elle a besoin d’être rassurée par tout ça. Mais je voulais aussi montrer comment, au contact de ces jeunes, elle finit par les mettre peu à peu de côté : qu’elle attache moins ses cheveux, qu’elle laisse tomber son tablier… Elle leur enseigne son savoir mais apprend également à leurs côtés.

Comment avez-vous effectué votre casting ?

Je suis allé à la rencontre de plusieurs associations parisiennes. J’étais à la recherche de personnalités : 300 heures de vidéos ont été tournées dans des associations de droit à la liberté sexuelle, ou d’associations qui mettaient la cuisine en avant, des classes de primo-arrivants… ça a duré six mois ! J’ai rencontré une centaine de jeunes avec lesquels j’ai fait des ateliers théâtre, etc. Amadou Bah ici présent a dû éplucher huit kilos d’oignons !

Comment s’est déroulé le tournage pour vous, Amadou ?

Amadou Bah : Lorsque j’ai passé les castings, j’étais déjà en France depuis quelques mois : j’étais -je suis toujours !- dans une famille d’accueil, et j’avais commencé des études d’informatique. Le film de Louis-Julien a été une très belle aventure. Même si après quatre mois de casting à couper des oignons, nous ne savions toujours pas qui jouerait Cathy (rires) ! Mais quand Audrey est arrivée, les choses ont enfin commencé. Nous étions très préparés. L’équipe était très joyeuse.

Qu’en est-il des rôles secondaires, tels que Chantal Neuwirth ou vous, Fatou Kaba ?

Fatou Kaba : Ça a été vraiment très, très long… Je sais que le rôle avait d’abord été écrit pour un homme, et que Louis-Julien a décidé en cours de route d’en faire une femme. Mais j’ai passé une série de vendredis -tellement de vendredis !- à faire des lectures de scènes semblables, d’une façon différente, pour le convaincre de m’engager. À la fin, je n’y croyais plus, je ne comprenais pas ce qu’il faisait, je me disais que Louis-Julien était un gros mytho, ou qu’il était peut-être un peu amoureux (rires). Et puis il m’a enfin confirmé que je ferais partie du film. Et qu’il mettait toujours un temps infini à choisir ses acteurs… Qu’il était long à la détente quoi.

Le personnage de Fatou, dans sa version masculine, était-il aussi… disons, flamboyant ?

Louis-Julien Petit : Non, évidemment que non ! Mais Fatou Kaba l’a nourri de sa personnalité, lui a donné cette énergie comique qui fait du bien au film. Je voulais que ce personnage d’amie, qui a grandi avec Cathy Marie et l’a vue évoluer, la renvoie à ses origines. Beaucoup de choses ont été ajoutées au fur et à mesure du tournage. Jusqu’à cette perruque qu’elle porte dans les dernières scènes. Et qu’elle a d’ailleurs refusé de porter, au début ! Ça aurait pourtant été dommage de s’en priver… J’ai toujours fonctionné ainsi : j’aime dévier du scénario original en cours de tournage. Établir un scénario, le suivre à la lettre, ce n’est à mon sens pas du cinéma. C’est de la télévision, dans le meilleur des cas. Et ça, je ne sais pas le faire.

Et qu’en est-il des mineurs non accompagnés présents dans la distribution ? Ont-ils influencé l’écriture et la réalisation ?

Sur Les Invisibles, les femmes SDF étaient omniprésentes mais n’intervenaient pas dans la narration. Il était plus facile de manœuvrer. Les jeunes que j’avais castés, même s’ils ne le savaient pas, avaient des rôles précis et distincts, contrairement à elles. Il fallait que je les amène au dialogue. Je disais à Amadou « tu vois, ta mère t’appelle, et elle veut parler à ta cheffe. Qu’est-ce que tu lui dirais, à ta cheffe ? » Il m’a répondu « Je lui dirais que je l’aime beaucoup ». Et il l’a fait. Cette méthode, qui existe chez Ken Loach, de mettre de la réalité dans la fiction, est merveilleuse. Elle crée un lien très fort entre le spectateur et le personnage.

Propos recueillis par SUZANNE CANESSA
Mars 2022

Photo © © Odyssee Pictures Apollo Film France 3 Cinéma

Les Cinémas Aixois :

Le Cézanne
1 rue Marcel Guillaume
Renoir
24 Cours Mirabeau
Mazarin
6 rue Laroque

13100 Aix en Provence
08 92 68 72 70
http://www.lescinemasaixois.com/