Programme culturel Marseille Marseille-Entretien avec Claude Lévêque
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Vu par Zibeline

Entretien avec Claude Lévêque

Tout va bien pour Claude Lévêque

• 30 juin 2018⇒14 octobre 2018 •
Entretien avec Claude Lévêque - Zibeline

D’allure bonhomme, le « colosse » Claude Lévêque se prête au jeu de l’interview. Entretien sans langue de bois à Marseille, sa ville préférée, où il propose trois dispositifs

Né en 1953 à Nevers, installé à Montreuil près de Paris, l’artiste ne parle plus d’installations ni d’œuvres in situ, préférant à ces vocables qui l’ennuient celui de dispositifs. Exception faite à Marseille où il a accepté de renouveler l’expérience dans la chapelle du Centre de la Vieille Charité (Life on the Line) et au FRAC (Back to Nature). Sans oublier la présence de deux œuvres dans l’exposition collective Quel Amour !? au Musée d’art contemporain. Claude Lévêque crée aujourd’hui des pièces autonomes qui posent moins la question de l’espace et de l’environnement, telles Sous le plus grand chapiteau du monde dans les fossés du Louvre médiéval et sous la Pyramide, Le bleu de l’œil au musée Soulages à Rodez, Cérémonie à La Maladrerie à Aubervilliers, et ses fameux néons qui ont construit sa légende : Lithium, Aube bleue et Tout va bien.

En 2014 à la Cité radieuse, dans cet habitat privé équipé pratiquement comme à l’origine, Claude Lévêque avait créé une œuvre en écho à l’existant ; au cœur de la chapelle de Pierre Puget et de l’architecture futuriste de Kengo Kuma, ce sont des dispositifs élaborés, construits, avec une dimension spectaculaire. Mais avec économie et contre tout superflu. Il souligne la verticalité vertigineuse de l’une et l’horizontalité de l’autre en créant des dispositifs qui « laissent toujours place au vide, à l’espace à investir, à l’imagination ». Des productions inédites qui provoquent un effet physique très sensoriel renforcé par un travail sonore sophistiqué selon le directeur du FRAC Pascal Neveux : « Les propositions de Claude Lévêque effacent les arêtes de l’architecture du Frac, la métamorphosent, nous font perdre nos repères et nous permettent de revenir à un état particulier qui est celui de ressentir. À l’étage, la palissade en bois brut dégage toutes ses odeurs et la lumière l’embrase. On n’est pas dans une exposition ni dans une rétrospective, on est dans un dispositif à expérimenter. Quant au vélo d’enfant suspendu entre les étages, avec son ombre portée sur le mur, les souvenirs affluent. Le souvenir de l’enfance est très fort chez lui ».

 

Zibeline : Quel rapport entretenez-vous avec Marseille où vous avez présenté Être plus fou que celui d’en face à la Cellule 516 de la Cité radieuse et Scarface au cinéma Les Variétés ?

Claude Lévêque : C’est une formidable opportunité d’être de nouveau à Marseille car c’est la ville que je préfère en France. J’ai même envie d’y trouver un pied à terre. C’est une ville qui me stimule depuis toujours, qui n’est pas facile et où je n’ai pas toujours tout réussi. On n’est pas sur la Côte d’Azur ! Par comparaison, Paris est une ville d’opérette formatée pour les touristes, Marseille non. Les gens ici sont abordables, disponibles, même tard dans la nuit. Je m’y sens très bien. Elle est forte socialement mais elle n’est pas violente : elle ressemble à Los Angeles sur le plan du multiculturalisme. Le quartier de la Belle de Mai est complètement incroyable ! Même si Marseille doit changer un jour, il faudra encore du temps du côté des quartiers populaires.

En travaillant au FRAC, vous avez quand même constaté des changements urbains ?

La gentrification de La Joliette est une catastrophe. On arrivera à une métamorphose impossible si tous les quartiers sont massacrés comme celui-là. Mais peut-être qu’économiquement il est rentable ? Par contre, je trouve les Docks magnifiques, même si les commerces franchisés à perte de vue, c’est une calamité.

Vous inscrivez vos dispositifs dans trois architectures diamétralement opposées : comment les avez-vous appréhendées ? Ont-elles influencé votre production ?

J’interviens effectivement sur trois lieux différents, l’un à caractère patrimonial et religieux, l’autre contemporain et le troisième privé*. J’ai imaginé un voyage très fluide entre eux. Pour la chapelle de la Vieille Charité, j’ai travaillé sur la verticalité. J’ai conçu un « tronc d’arbre », une œuvre pas trop lourde de sens, même si elle pèse 600 kilos, dont les reflets en miroir peuvent fragmenter tous les détails architecturaux. Sa forme verticale, ses dimensions imposantes ajoutées à la diffusion sonore infrabasse impactent l’architecture. Je me suis posé beaucoup de questions, longuement, car ce lieu patrimonial est assez chargé et je ne voulais pas le surcharger.

Et au FRAC ?

Ce sont d’autres contraintes. La problématique n’est pas simple non plus car les différents espaces ne sont pas dissociables, la salle du bas est trapézoïdale et munie de colonnes, liée à l’étage supérieur par un puits de lumière. J’ai eu envie de créer une pénombre, de tendre vers l’infini, et puis il y a aussi ce vide assez vertigineux… C’est l’équipe du FRAC qui a produit la table à roulettes présentée au rez-de-chaussée et c’est une classe du lycée professionnel Poinso-Chapuis à Marseille qui l’a réalisée d’après mon idée. Quand j’ai souhaité agrandir la table Louis XV, j’avais dans la tête une carcasse de cerf. Je lui ai mis des roulettes pour signifier que l’on pouvait la pousser. D’ailleurs je pourrais la retrouver n’importe où dans l’espace d’exposition, coincée contre un mur. C’est la première fois que je crée un élément mobile que le public peut déplacer. L’espace est trapézoïdale, c’est comme une forêt.

On connait votre fascination pour la lumière. Elle semble ici avoir évolué et les néons que l’on attendait ont disparu…

À la Chapelle, j’ai pris le parti de ne pas travailler sur la lumière artificielle mais sur la lumière naturelle : dans un espace baroque comme celui-ci elle a déjà du sens. C’est un jeu de reflets anamorphiques et d’effets cinétiques. J’adore les lieux religieux, ils me fascinent car ils produisent des récits, des œuvres et des gestes architecturaux. Pourtant je suis athée. Pour réaliser Life on the Line, j’ai choisi l’inox, un métal non chromé qui joue avec la lumière et avec la hauteur. Je suis encore stupéfait par la verticalité du dôme ! J’ai fait beaucoup de schémas et de simulations car les contraintes du lieu m’ont obligé à trouver des solutions. Là encore j’ai tâtonné, cherché, essayé, découvert avant que cela fonctionne. Je suis souvent dans l’incertitude. C’est une œuvre qui m’évoque la mémoire, le temps qui passe.

Peut-on considérer que Back to Nature et Life on the Line portent un discours « politique » ?

Pas du tout ! Je n’ai pas envie de porter un message, ce n’est pas mon rôle même si un artiste a un pouvoir. Surenchérir sur les messages me paraît malhonnête et même démago. Non, j’ai envie de m’amuser. Les messages, finalement, c’est la manière dont les gens s’imprègnent de mes projets. Cela m’intéresse beaucoup de connaître les sensations du public car cela fait avancer mon travail. Mais surtout je ne veux pas être dogmatique. Les pièces ici sont pulsionnelles, dans la pénombre, et le petit vélo bascule dans le vide. Certains vont peut-être y voir un message, ou de la poésie, ou un propos onirique. Le principal est d’être authentique avec les autres et avec moi-même.

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR MARIE GODFRIN-GUIDICELLI
Juillet 2018

*Galerie 7 clous, Patrick Raynaud, Marseille, sur rendez-vous. (06 80 57 29 84 / 06 88 46 85 50)

jusqu’au 14 octobre

Life on the Line
Chapelle du centre de la Vieille Charité, Marseille
04 91 14 58 38 musees.marseille.fr

Back to Nature
FRAC, Marseille
04 91 91 27 55 fracpaca.org

Photographies:

1 : Claude Lévêque, Life on the Line, Chapelle de la Vieille Charité, juillet 2018 © Nathalie Ammirati

2 : Claude Levêque, Back to nature, FRAC, Marseille 2018 © jcLett


FRAC PACA
20 Boulevard de Dunkerque
13002 Marseille
04 91 91 27 55
http://www.fracpaca.org/


La Vieille Charité
2 Rue de la Charité
13002 Marseille
04 91 14 58 80
http://vieille-charite-marseille.org/