Guide subjectif pour s'orienter dans le Off d'Avignon

Subversion et divertissement

• 5 juillet 2019⇒28 juillet 2019 •
Guide subjectif pour s'orienter dans le Off d'Avignon - Zibeline

Parmi les presque 1600 spectacles proposés durant le Off dans 139 lieux, un guide subjectif est nécessaire… forcément partial et partiel !

Il y a les lieux où on peut aller les yeux fermés parce qu’ils savent programmer et accompagner les artistes. D’autres qu’il faut fuir, parce qu’ils proposent ce que le théâtre privé parisien produit de pire, très loin du théâtre de service public que défendait Jean Vilar ou de la contestation de 68 qui vit la naissance réelle du Off. Ce Off qui, créé contre une prétendue institutionnalisation du Théâtre Populaire, joue aujourd’hui souvent le jeu de la rentabilité sur le dos des artistes et du public.

Le public pourtant, à Avignon, est merveilleux. Passionné dès le matin, écumant les rues jusqu’à la nuit, faisant la queue sous un soleil de plomb, discutant théâtre, politique et encore théâtre, s’enthousiasmant pour des formes diverses, partageant des points de vue contradictoires, partout, à la terrasse des cafés et des restaus (aux prix festivaliers : les Avignonnais se plaignent des festivals mais en vivent), dans les expositions et au cinéma Utopia où il fait bon aller prendre un autre bain d’ombre.

D’autres, passants, viennent juste tâter le pouls de cette ville qui « entre en festival » comme le dit sa maire Cécile Helle. Ils se baladent, assistent à la parade, regardent les artistes de rue, poussent parfois la porte d’un seul-en-scène vu à la télé. Ils participent à l’ambiance d’Avignon, mais il faut aussi rappeler que l’essence du théâtre est d’être subversif, ou au moins transgressif, si on ne veut pas que cet art soit totalement gagné par l’industrie du divertissement, arme secrète de ceux qui en veulent à notre « temps de cerveau disponible ». Avignon, en partie, y a déjà cédé.

AGNÈS FRESCHEL
Juin 2019

avignonleoff.com


Aux Halles les yeux fermés

Une fois de plus, et peut-être plus encore que les années précédentes, Alain Timár a concocté une programmation d’exception. Avec un focus autour de Serge Valletti : l’auteur sera présent pour lire et présenter ses textes, on pourra y redécouvrir Mary’s à Minuit, mis en scène par Catherine Marnas, avec une Martine Thinières exceptionnelle. Elle parvient à incarner son personnage au bord de la folie, en butte à une société hostile, solitaire parce que victime de l’isolement… Un propos que l’on retrouve dans les autres pièces de ce Valletti Circus, toutes deux mises en scène avec brio et sobriété, et dans le même décor, par le directeur des lieux. Les textes de cet auteur, en ces temps où la pauvreté met au ban ceux qui y tombent, décrit la folie de l’intérieur, comme un mal d’abord social, à travers des personnages victimes mais aussi donneurs de roustes, violents parce que violentés…

D’autres recommandations ? Le théâtre des Halles reste fidèle, y compris en été , aux compagnies de la région : Ildi ! Eldi ! crée 11 septembre 2001, texte de Vinaver constitué de paroles recueillies pendant l’attentat : celles des terroristes, des rescapés, des témoins se mêlent sobrement aux derniers mots des victimes ; Olivier Barrère joue, dans un dispositif incluant le spectateur dans l’histoire, The great disaster de Patrick Kermann : désastre d’un italien qui nettoyait l’argenterie des Premières Classes du Titanic, et ne figure pas dans la liste des morts du naufrage ; il y aura aussi Charles Berling qui met en théâtre le film de Godard Vivre sa vie, Jean-Baptiste Sastre qui cherche dans les lucioles la pensée de Simone Weil (voir Zibeline 37), Denis Lavant qui joue La Dernière Bande de Beckett (mise en scène Jacques Osinski), Jean-Louis Martinelli qui met en scène la parole de jeunes de foyers (avec Christine Citti). La plupart des propositions sont des créations, et au théâtre des Halles les compagnies signent des contrats de cession, sont accompagnées jusque dans leur com’, et souvent reprogrammées dans l’année. Une exception !

theatredeshalles.com


Aux Carmes les yeux ouverts

Le Théâtre des Carmes porte le nom de son fondateur et du créateur du Off, André Benedetto. Désormais dirigé par son fils, qui en a renouvelé, sans conteste, l’esprit de contestation, et repris les combats des débuts. Il s’agit donc dans ces murs de théâtre engagé, politique, qui se garde cependant du didactisme, accueille à l’année les compagnies en résidence pour qu’elles y travaillent leurs spectacles, qu’elles montrent aussi en saison.

D’ailleurs cette année Le casque et l’enclume mettra en dialogue le conflit du Off et du « In » en 68 ; on y parlera aussi Enseignement de l’ignorance, un texte de Jean-Claude Michéa qui montre comment l’école a abandonné l’esprit critique pour sacrifier à la compétitivité. Salutaire en pleine réforme des lycées ! On y découvrira aussi le dernier seul-en-scène de François Bourcier sur le pacifisme, les étonnants Soliloques du pauvre de Jehan Rictus, auteur prolétarien dont les poèmes sur la misère résonnent hélas avec une actualité sidérante. Il sera aussi question du monde du travail (La légende de Bornéo), de réfugiés et de la mort Méditerranée (Lampedusa Beach) et de chanson engagée, avec Faizza Kadour qui chante Colette Magny.

Le but ? ne plus faire mentir l’utopie des débuts d’un festival Off dont « l’essence même » était « la contestation et la politique » avec uniquement « des spectacles engagés, anticonformistes, antibourgeois ». Le Casque et l’enclume.

theatredescarmes.com


Les créations régionales

On pourra (re)voir durant le Off des créations régionales que Zibeline a apprécié durant l’année, ou qui seront programmées la saison prochaine. En particulier, pour une date seulement à La Manufacture, le 11 juillet, Face à la Mère, une pièce de Jean René Lemoine mise en scène par Alexandra Tobelaim et suivi par le concert poétique de Nevché, Valdevaqueros.

Au Chien qui fume c’est le formidable Ubu Roi mis en scène par Agnès Régolo qui commence la journée. Dans l’après-midi la compagnie Gérard Vantaggioli, maîtresse du lieu, y reprend son adaptation des Ailes du Désir de Wenders tandis que le soir Richard Martin met en scène le monologue de Bouchta Sois un homme mon fils : l’auteur acteur seul en scène, dit avec finesse et drôlerie la difficulté de se découvrir homosexuel quand on est le petit dernier d’une famille immigrée dans une cité marseillaise…

Au Théâtre du Balcon la compagnie niçoise Miranda s’attaque à Edmond Rostand après Shakespeare : son Cyrano de tréteaux vit aux débuts du cinéma parlant, mais a toujours autant de panache… Serge Barbuscia, directeur du lieu, reprend le bouleversant J’entrerai dans ton silence. Il y met en scène Camille Carraz qui joue à fleur de peau la mère d’un enfant autiste. Un spectacle écrit à partir des textes du roman de Françoise Lefèvre et de celui de son fils Hugo Horiot, qui aujourd’hui est sorti du silence et défend avec vigueur la reconnaissance de l’intelligence autistique. Serge Babuscia présentera par ailleurs une autre mise en scène d’un texte de Visniec, Comment j’ai dressé un escargot sur tes seins, confession surréaliste d’un amoureux lunaire…

Au Chêne Noir la compagnie La Naïve reprend son Don Juan version The Doors, avec Charles Eric Petit en érotomane rock star. Au Golovine, théâtre de la danse, Christophe Garcia et son Ballet de la Parenthèse défendent L’Ambition d’être tendre, avec trois danseurs et trois musiciens. Au Gilgamesh Catherine Germain incarne Latifa dans Le Rouge des coquelicots de François Cervantes, monologue d’une épicière marseillaise dont le magasin, lieu de vie du quartier voué à la destruction pour construire une rocade, va devenir une lieu de résistance. Enfin à Artéphile c’est Guillaume Cantillon qui viendra « performer », avec un musicien, les Métamorphoses d’Ovide : adaptées par Gilbert Lely elles disent, selon lui, la liberté suprême du changement radical…

lamanufacture.org
chienquifume.com
theatredubalcon.org
chenenoir.fr
theatre-golovine.com
11avignon.com
artephile.com


Le In du Off

Certains lieux ou institutions, dans l’esprit globalement marchand du off, font le choix d’une programmation qui met en valeur une esthétique, un thème, une région ou un pays. Les compagnies sont choisies dans ce cadre par de véritables programmateurs qui les soutiennent et les financent, à la mesure de leurs moyens. C’est le cas au Théâtre des Doms avec sa programmation d’artistes belges. La Suisse fait aussi son festival, avec des spectacles de choix dont le Phèdre !, programmé au Merlan cette année, passera à la Collection Lambert cet été avant de revenir l’an prochain sur les scènes régionales.

La Manufacture se définit comme un collectif contemporain et chaque année on y découvre des formes nouvelles, des spectacles inattendus, engagés, écrits et passionnants. On y retrouve d’ailleurs des metteurs en scène du In, comme Pascal Rambert, des chorégraphes précieux comme Mossoux et Bonté, des auteures/metteuses en scènes jeunes et talentueuses comme Aurélie Namur ou Constance Biasotto. Un festival dans le festival qui navigue entre sa salle intramuros, sa patinoire où l’on va en navette, et une programmation hors de ses murs.

Le Théâtre Artéphile lui aussi fait des choix : cette année sa thématique Trans s’entend au sens large du préfixe, qui prédit une transformation. Des spectacles variés et choisis, pour enfants le matin avec contes et marionnettes, puis s’acheminant vers des thèmes ou des traitements plus graves, avec une grande attention à la qualité des textes : L’Arrestation de Mario Battista, mis en scène par Christophe Laluque, ou Iphigénie à Splott, une pièce de Gary Owen traduite et mise en scène par Blandine Pelissier.

lesdoms.eu
lamanufacture.org
artephile.com


Reprises

Parce que nous avons eu de bonnes surprises l’an dernier qui reviennent cette année, on vous recommande 4 spectacles.

Louise Weber dite la Goulue de Delphine Gustau, avec Delphine Grandsart accompagnée par l’accordéon de Mathieu Michard, est un spectacle musical au texte magnifique, qui conjugue l’oralité et le style. On suit la Goulue, cette star du Moulin Rouge égérie de Toulouse Lautrec, entre rire et larme, provocation et anarchie : une insoumise ! L’interprétation de Delphine Grandsart est inoubliable, un sommet d’incarnation. Révisez La Butte rouge pour la chanter avec elle, et préparez vos mouchoirs !

Louise Weber dite la Goulue
Espace Roseau Teinturiersroseautheatre.org

Monsieur Ducci est une performance d’acteur. Un acteur qui a peur, relève des défis, se bat, frise la mort… mais sans un mot ! Tout passe par le corps, et Marc Pistolesi est ahurissant. Comment pense le corps dans ses transes, ses sauts, ses joies ? Dans ses hésitations aussi et bien sûr dans son clown ? Le rire côtoie l’étonnement de ce que parvient à jouer ce comédien, intarissable, inépuisable. D’où il sort-il ce fou, ce poète, ce jongleur de balai et de Ding ?

Monsieur Ducci
Au coin de la lunetheatre-aucoindelalune.fr

Il est notre collaborateur, auteur de nos Philo Kakou hebdomadaires, mais il écrit aussi du théâtre, et joue. Dans Dieu est mort Régis Vlachos fait un constat rageur du grand retour du religieux, dont il démonte les mythes avec humour, beaucoup d’autodérision et une indignation toute philosophique envers les sornettes des textes sacrés… Un véritable succès sur les scènes avignonnaise et parisiennes depuis 2 ans.

Tout comme le Cabaret Louise, délire à deux, comique puis tragique, autour de Louise Michel. Depuis plus d’un an, le comédien-auteur y joue aux côtés de Charlotte Zotto, subtile et émouvante, qui se met peu à peu à incarner l’âme de la Commune, les peurs et la magnifique obstination de Louise. Une leçon d’histoire, qui passe en un éclat de rire, et quelques larmes.

Dieu est mort
Théâtre du Cabestanlecabestan.canalblog.com

Cabaret Louise
Théâtre de la Lunatheatre-laluna.fr

Photo : Mary’s à minuit © Frédéric Desmesure