Rencontre avec la harpiste Anaïs Gaudemard

Sortir du cadre

• 24 juillet 2021⇒21 août 2021 •
Rencontre avec la harpiste Anaïs Gaudemard - Zibeline

Zibeline : Radio Carli organise cet été son premier festival au Château de Sade, à l’Isle-sur-la Sorgue. Comment ce festival est-il né ?

Anaïs Gaudemard : La radio est un média qui m’a toujours fascinée, et la programmation de Cave Carli Radio est particulièrement intéressante : elle permet d’entendre la parole d’artistes divers et reste très écoutée dans sa région. Le Château sort enfin de plusieurs années de travaux et l’idée de combiner des visites du lieu et des soirées de concert s’est tout de suite imposée. Il faut dire que le cadre est incroyable : outre l’architecture même du château, cette grande esplanade qui donne sur la garrigue, c’est vraiment magnifique… Les élus locaux ont fait confiance à la radio, à son sens artistique et à son carnet d’adresse. En l’espace de deux mois, le festival s’est organisé avec beaucoup de bonne volonté. Ce qui est formidable, c’est qu’on y retrouve le même goût pour la rencontre entre différents genres de musique : le jazz, la musique actuelle, le classique. Le public peut naviguer d’un style à l’autre et c’est un éclectisme assez rare. Programmer du flamenco puis un concert harpe-alto, c’est finalement très audacieux !

Votre concert du 28 juillet rassemblera un programme lui aussi assez éclectique. Pouvez-vous nous le présenter en quelques mots ?

C’est avant tout un programme de pur plaisir ! J’y retrouve Sindy Mohamed, avec qui j’entretiens une relation privilégiée car nous nous sommes connues il y a désormais quinze ans au Conservatoire de Marseille ! J’ai fait mon chemin à Lyon et elle à Berlin entretemps, mais nous ne nous sommes jamais vraiment séparées. Nous avons déjà joué ensemble dans une formation de trio avec flûte, mais ce sera notre première fois seules ensemble. Nous commencerons sur des pages de Bach, avant de proposer des œuvres françaises souvent très connues -du Vieuxtemps pour elle, du Debussy, du Fauré et du Massenet pour moi ! Et puis nous reprendrons sur une deuxième partie plus enlevée et hispanisantes : les Chansons Espagnoles de De Falla, du Piazzolla en fusion, du Freddy Alberti… Quelle joie ! Surtout dans ce lieu si plein d’histoire que j’ai eu le plaisir d’explorer ! Notamment les nombreuses portes dérobées que le marquis gardait pour ses petites affaires… J’ai essayé de me replonger dans Sade, mais il faut avouer que c’est tout de même, aujourd’hui, assez insoutenable à lire.

La lecture occupe-t-elle une place importante dans votre vie ?

Une place primordiale ! J’ai notamment « profité », comme on dit, du confinement pour enfin lire Le Comte de Monte Cristo ! Mais mes auteurs de chevet n’ont rien de très original : Françoise Sagan, qui est la seule auteure dont j’ai lu l’œuvre intégrale. Victor Hugo, Baudelaire, Rimbaud, Gary… J’ai toujours eu un goût prononcé pour le romanesque !

La harpe est, somme toute, un instrument assez méconnu… Qui a pourtant un répertoire assez diversifié !

Absolument ! On entend pourtant beaucoup de harpe sans le savoir (rires). Notamment dans la musique de film. Chez Emmanuel Mouret par exemple, la harpe est très présente, dans des pages purement lyriques, épurées. Dans Mademoiselle de Joncquières notamment. Et c’est magnifique ! Je vais enregistrer la bande originale du prochain film de François Ozon, signée par Clément Ducol. J’ai tellement hâte ! C’est une expérience vraiment différente de la scène mais aussi de l’enregistrement tout court. La harpe intéresse également beaucoup les compositeurs et compositrices d’aujourd’hui : on reçoit beaucoup de créations ! Depuis la fin de l’ère baroque, où la harpe occupait surtout la place du continuo, beaucoup de chemin a été parcouru. En Allemagne, en Italie et en Russie l’intérêt pour la harpe n’a été que croissant. Ce n’est pas le cas en France, où la harpe a beaucoup été associée, comme le clavecin d’ailleurs, à la monarchie : c’était en effet l’instrument favori de Marie-Antoinette, puis de Joséphine de Beauharnais… La harpe a beaucoup souffert de son image d’instrument de cour. On en a brûlé beaucoup à la Révolution ! Sa première réhabilitation et son intégration dans l’orchestre sont dues à Berlioz. Debussy, Ravel et Fauré écriront ensuite beaucoup pour harpe. Mais c’est avant tout le développement de la harpe Sébastien Érard, le facteur de pianos, qui en a fait l’instrument que l’on connaît aujourd’hui : son système de pédale qui permet aujourd’hui d’emprunter davantage de tonalités et de possibilités de jeu. Loin de l’instrument bien sage, qu’on destinait aux romances, aux pièces courtes et aux concertos en do majeur, cette harpe-là pouvait conquérir le monde !

Si les harpistes occupent une place de choix dans l’orchestre aujourd’hui, envisager une carrière de harpiste soliste, concertiste, n’est pas une chose commune ! Comment y êtes-vous venue ?

J’ai suivi un cursus complet en harpe et en piano au Conservatoire de Marseille, avant de me destiner au CNSM de Lyon et d’y choisir la harpe. Ce choix s’est imposé à moi pour des raisons que j’ignore encore ! (rires) Cela me vient d’un rapport viscéral à l’instrument, de l’ordre du charnel. J’ai depuis entamé une carrière en France et à l’étranger, et je ne regrette pas un instant mon choix. Il est vrai que mon parcours est assez singulier : la plupart des harpistes solistes, tels que Xavier de Maistre, ont commencé par être harpistes dans une formation orchestrale. Mais le récital est un cadre fabuleux : le public est un public de mélomanes, mais il n’a rarement, voire jamais, eu l’occasion d’assister à un récital de harpe ! C’est au fond le rôle des concerts, du spectacle : sortir du cadre, faire de ce moment une fête, un voyage… Tout ce qui nous a tant manqué depuis 2020. Je suis moi-même une spectatrice et une auditrice assidue, et je me rends bien compte d’à quel point la scène, mais aussi ma place dans le public m’ont manqué ces derniers mois. Je pense qu’il est important, en tant que public, de ne pas bouder cette joie-là, car je sais en tant que soliste que cela se ressent et peut blesser les artistes. Nous sommes, finalement, assez fragiles ! (rires)

Propos recueillis par SUZANNE CANESSA
Juillet 2021

Récital donné le 28 juillet au Château de Sade à Saumane-de-Vaucluse dans le cadre des Estivales du Château de Sade

04 90 38 04 78 https://islesurlasorguetourisme.com/

24 juillet : Quadro Flamenco, Tablao Flamenco
28 juillet : Anaïs Gaudemard & Sindy Mohamed – musique Classique
31 juillet : Jonathan Bénichou – musique classique
7 août : Moving, Cathy Heiting – jazz / néo Soul – reporté
20 août : Mekanik Kantatik – électro latine – reporté

Photo © Jean-Baptiste Milliot