Shadi Fathi, portrait d’une Iranienne de Marseille, musicienne incarnée

Shadi Fathi, celle que le cœur reconnaît

• 31 mai 2019 •
Shadi Fathi, portrait d’une Iranienne de Marseille, musicienne incarnée - Zibeline

À chaque saison, depuis plusieurs années, elle est l’invitée de la Cité de la musique de Marseille. Et c’est avec humilité que Shadi Fathi tente d’expliquer cette carte blanche systématique : « Michel Dufétel (le directeur adjoint du lieu, ndlr) fait une grande confiance aux artistes de Marseille et la région ». Née à Téhéran, elle propose, en 2016, au musicien marseillais de culture franco-iranienne, Bijan Chemirani, de l’accompagner sur scène. « C’était le soir d’ouverture de la coupe d’Europe de foot, je pensais qu’il n’y aurait personne. On s’est produits à guichets fermés. » L’osmose, l’inspiration partagée et leur culture commune sont loin de laisser penser qu’ils jouent en réalité pour la première fois ensemble. Dans la salle, Bruno Allary, de la compagnie Rassegna, est aussitôt conquis et propose au duo naissant d’enregistrer un disque, Delâshena, sorti il y a à peine un an. Le succès dépasse toutes les attentes. L’album se hisse à la 20e place du classement international officiel des cent meilleures sorties en musiques du monde (en 2018). « Le disque a beaucoup voyagé. On a reçu des messages du monde entier alors que le spectacle n’était pas sorti de la région », se souvient Shadi. Un « coup de cœur » de la très respectée Académie Charles Cros apporte la reconnaissance des professionnels en France. Les raisons de cet engouement inattendu ? « Ce n’est pas du tout un disque iranien dans le sens où ce n’est pas de la musique classique persane. Les instruments le sont mais pas la façon de les utiliser. Ce n’est pas non plus de la world music qui fusionne plusieurs esthétiques », avance la musicienne. C’est peut-être tout simplement le résultat de l’évidence, d’une rencontre naturelle que l’histoire ne pouvait que programmer entre cette soliste formée à la musique savante et un percussionniste de référence, issu d’une famille internationalement reconnue. Le maître de Shadi Fathi n’est autre que Dariush Talai, moitié d’un autre duo, composé avec Djamchid Chemirani, le père de Bijan. À l’image d’un Ravi Shankar qui personnifiait la musique indienne dans le monde entier, le tandem Talai-Chemirani incarnait celle venue d’Iran. « On ne l’a pas fait exprès », insiste la jeune femme. « Ce que seul le cœur reconnaît », traduction du persan du titre de l’album, prend tout son sens. On y trouve des compositions comme des reprises du répertoire classique (ou inspirés par lui). Les première et dernière pistes du CD, seuls morceaux avec du texte, donnent à entendre des poèmes de Mawlana Rûmi et Sohrab Sepehri. « Il faut comprendre la poésie persane pour comprendre les Iraniens. »

Elle passant du setâr au shouranguiz, lui du zarb au saz et à l’udu, ils se rejoignent par moment sur un instrument commun, le daf, pièce maîtresse des percussions iraniennes.

Shadi ne cesse de louer les qualités autant humaines que professionnelles des personnes qui l’entourent et qui, pour elle, ont donné sa force et sa cohérence au projet : ici une productrice (Claire Leray), là une photographe (Muriel Despiau), de l’ingénieur du son (Romain Perez) au graphiste (Johann Hierholzer). Une maîtrise de musicologie en poche, elle arrive en France en 2002, déjà en quête de rencontres artistiques. Elle évite volontairement le tumulte de la capitale et choisit d’abord Poitiers pour la beauté de la façade romane de Notre-Dame-la-Grande. « Je ne suis absolument pas religieuse mais j’ai pris un studio en face », sourit-elle. Séduite par les bals « trad », elle se met au banjo auquel elle ajoute des quarts de ton.

Pour son prochain concert sur la scène de leurs noces musicales, le nom de Fathi ne sera pas associé à celui de Chemirani. Mais la distribution n’en promet pas moins de riches rencontres. Avec Maria Mazzotta (chant et tamburello), Antonio Alemanno (contrebasse) et Cedrick Bec (batterie), les croisements d’esthétiques  se tisseront entre l’Iran et le Salento, au sud l’Italie. Et Shadi de citer un de ses poètes fétiches, l’Argentin Roberto Juarroz : « Le souffle de la lumière, le tremblement concentré qui émane de certaines rencontres contredit parfois sa propre brièveté et s’étend comme une lente alchimie sur tout le reste de la vie ».

LUDOVIC TOMAS
Mai 2019

À venir
31 mai
Cité de la Musique, Marseille

Photo : Shadi Fathi c Muriel Despiau (1)


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