Rencontre avec Sam Karpienia, artiste du peuple

Sam Karpienia, chanteur d’usine

Rencontre avec Sam Karpienia, artiste du peuple - Zibeline

Il fut la voix de Dupain. Il est celle de De la Crau. Rencontre avec un artiste du peuple, toujours inspiré.

Gacha Empega, Kanjar’oc, Dupain, Forabandit et maintenant De la Crau. Sam Karpienia a plus d’un groupe à son arc. Des formations qu’il a enchaînées, souvent quittées, parfois mises en sommeil pour leur redonner vie. Qu’importe si c’est pour une poignée de dates. Un instable ? Plutôt un passionné, entier et surtout bouillonnant. Dans le projet qu’il défend depuis un an, il a troqué la mandole contre une guitare électrique. Comme un retour à ses débuts de musicien. Il choisit le nom De la Crau. Un clin d’œil au « paysage cinématographique de la steppe », cette « route de l’ouest » parsemée d’usines, qu’il emprunte depuis qu’il est minot. Entouré du percussionniste Thomas Lippens et du contrebassiste Manu Reymond, avec parfois Pauline Willerval et Nicolas Dick en invités, il chante inlassablement la résistance, la solidarité, les conditions de vie des plus humbles. Que ce soit celles des migrants ou de la classe ouvrière avec notamment un hommage à la lutte des ex-Fralib qui ont gagné leur bras de fer contre Unilever et créé une société coopérative. « J’ai grandi à Port-de-Bouc avec les communistes et la CGT. Ces valeurs sont en moi et ne me quitteront jamais. »

Mépris de classe

Révolté par « le mépris à l’égard des classes populaires, devenues invisibles dans le monde médiatique », il est atteint par l’ambiance pesante qui règne ces derniers mois à Marseille, entre l’affront de la Plaine et la tragédie de Noailles. « Ça fait vingt ans que je suis à la Plaine. Je me dis parfois que si elle n’existait pas, ça ferait longtemps que j’aurais quitté la ville. » Et de s’exaspérer devant les politiques à l’œuvre, qui croient « qu’on peut changer une ville au détriment de ses habitants. Comme ceux qui veulent faire rentrer l’Afrique dans le moule de l’occidentalisation capitaliste. Bien sûr que tout le monde aspire à bien vivre, mais pas en calquant des modèles qui se foutent complètement d’une réalité historique ».

Fils d’ouvrier sidérurgiste, il fait le tour des usines de l’étang de Berre, dès ses 18 ans, histoire de se « faire quatre ronds », avant de continuer des études dans le domaine de l’action sociale et culturelle. Au terme d’un service civil dans le centre social de son quartier, il s’oriente définitivement vers la musique. Ce qui ne l’empêchera pas, récemment, de mettre sa carrière entre parenthèses pendant près de deux ans. « Je ne me sentais plus à 200% dans ce que je faisais, j’avais trop de doutes. » Il suit une formation de marin et prend le large. « Ça m’a permis de remettre un pied dans le monde ouvrier, d’être avec des mecs qui triment. Des collègues m’ont dit : si j’avais ton talent, je ne serais pas ici. ça m’a recadré. » C’est en effet sa fougue artistique qui aura le dernier mot.

L’occitan comme instrument

Si Sam Karpienia ne cesse de renaître, projet après projet, il avance toujours sur ses deux jambes, l’une dans les musiques du monde, l’autre dans le rock. Même s’il s’est coupé volontairement de la musique anglo-saxonne, par rejet de sa domination. À l’époque de Gacha Empega, avec son complice Manu Théron, il se penche sur la culture provençale qu’il découvre « dans un état catastrophique » par rapport à d’autres cultures traditionnelles. L’apport de l’un et de l’autre va radicalement changer la donne. Dupain fait les premières parties de Noir Désir et Lo Còr de la plana des tournées mondiales. Dans le paysage des musiques actuelles, Karpienia est bien davantage qu’une voix -et quelle voix !- occitane. S’il a définitivement adopté cette langue, ce n’est plus seulement par militantisme mais parce qu’elle permet « d’exprimer une émotion » mais aussi pour la part de « mystère qu’elle provoque chez les gens qui écoutent » et qui peuvent ainsi imaginer « leur propre histoire. J’aime bien dire que je m’en sers comme d’un instrument. Et avec n’importe quel instrument, on peut jouer n’importe quelle musique. »

Sans remettre en question le collectif, l’aventure solo le démange. « Peut-être parce que j’ai atteint une maturité musicale et que je veux voir ce que je suis capable de créer seul. » Avec l’envie de proposer une forme de pièce qui pourrait être un morceau unique, essentiellement instrumental… dont on pourrait avoir un avant-goût à Montévidéo, le 12 décembre !

LUDOVIC TOMAS
Décembre 2018

Photo : Sam Karpienia c Antoine Lippens