Entretien avec Rokia Traoré

Rokia Traoré, vigie malienne

• 7 juin 2019⇒8 juin 2019 •
Entretien avec Rokia Traoré - Zibeline

En deux décennies, la musicienne est devenue une des artistes africaines les plus reconnues. Elle est à l’affiche du festival Caravansérail. Entretien

Zibeline : Votre nouvel album, Né So, est-il un retour aux sources ?

Rokia Traoré : Je suis ré-établie au Mali depuis le début du travail de création. J’ai mis en place une équipe malienne et d’Afrique de l’Ouest en organisant des auditions pour sélectionner de jeunes musiciens. Mais on ne peut pas dire que c’est un retour aux sources car je ne les ai jamais quittées. C’est un changement dans mon environnement professionnel qui musicalement ne s’entend pas. Né So est la continuation de Tchamantché (album de 2008, ndlr), en termes d’orchestration et de couleur artistique.

Considérez-vous faire de la musique actuelle, du monde ou africaine ?

Je dirai actuelle car cette musique est possible grâce à l’époque dans laquelle nous sommes, liée aux possibilités technologiques d’aujourd’hui. Les musiques du monde n’ont pas beaucoup de sens pour moi. La culture mandingue n’est pas que traditionnelle, elle est aussi actuelle.

Les événements au Mali ont-ils influencé votre travail ?

Né So est fortement lié à la situation au Mali. La conception de l’album a eu lieu pendant la crise. Pas grand monde ne s’attendait à ce que les choses tournent ainsi. Tout est allé très vite. Le Mali s’est vu devenir un des centres du trafic international de drogue, d’armes, de tout un tas de choses qui entrent ensuite en Europe. Cette crise a été utilisée de manière outrageuse pour renforcer une corruption qui existait déjà. Tout est devenu plus gros, plus grave. C’est très choquant pour les Maliens qui l’ont vécu au quotidien. Cela nous a fait comprendre un fonctionnement politique, diplomatique, avec un système d’information qui montre des choses différentes, voire à l’opposé de la réalité.

Vous parlez de trafics mais qu’en est-il de la montée du fondamentalisme religieux ?

Tout est lié. Plus le désordre persiste, plus la zone est difficilement contrôlable. Ce n’est pas pour rien que le Mali est sous la loupe en ce qui concerne le blanchiment d’argent. De quel argent s’agit-il et d’où vient-il ? Il ne sert même pas au pays. Il ne s’organise pas comme aux Îles Caïmans ou en Suisse où il a un rôle dans l’économie du pays et où tout le monde est au courant. Le Mali est un pays qui subit. La montée de l’intégrisme, c’est ce qui remonte à la surface et qui est combattu. Mais le problème de fond n’est pas là.

Abordez-vous ces sujets dans vos chansons ?

La crise malienne est sociale et identitaire. Il faut essayer d’être efficace là où l’on peut apporter du changement. Et là où je le suis le plus concrètement, tant que je peux vivre et que je me sens bien dans ce pays, c’est auprès des jeunes, à travers ma fondation, par des conférences, des collaborations avec les associations de quartiers. On les accompagne dans cette tentative de compréhension de la situation, par des conférences d’universitaires. Pour que déjà nous, Maliens, sachions que nous ne sommes pas devenus un pays où il y a tout à coup des problèmes de religion, d’ethnies. Nous n’en avons jamais connus. Les gens voient dans leur quotidien que la présence d’armes devient de plus en plus courante ainsi que la facilité de se procurer de la drogue. Si je chantais cela, ça changerait quoi ? Ça dérangerait qui finalement ? La vraie bataille est que la population prenne conscience de son rôle pour l’assainissement du pays.

De quoi parlent vos textes donc ?

De ce qu’est un chez soi. Depuis le début de la crise, on connaît aussi au Mali la question des migrants et réfugiés. Né So parle de tout ça mais sans rentrer dans le vif du sujet. Parce que je n’ai pas de légitimité. À moins d’écrire un livre pour expliquer plus clairement ce qui se passe.

LUDOVIC TOMAS
Mai 2019

Festival Caravansérail
7 juin : Lavach’, Lidiop, Cumbia Chicharra
8 juin : L’Anima, Mandy Lerouge, Rokia Traoré
Théâtre Silvain, Marseille
04 91 39 28 28 festival-caravanserail.com

Photo : Rokia Traoré c Danny Willems

Théâtre Silvain
Anse de la Fausse Monnaie
Chemin du Pont
13007 Marseille
04 91 31 40 17
http://www.capsur2013.fr/