Entretien avec Sébastien Bénédetto, nouveau président du Off d'Avignon

« Quiconque veut jouer à Avignon doit pouvoir le faire »

Entretien avec Sébastien Bénédetto, nouveau président du Off d'Avignon - Zibeline

À 41 ans, Sébastien Benedetto, DJ et directeur du théâtre des Carmes, a été élu en janvier président d’Avignon, festival et compagnies (AF&C), l’association qui pilote le festival Off.

Héritier d’un patronyme fédérateur, le fils d’André Benedetto s’inscrit dans la réflexion engagée ces dernières années pour favoriser l’éthique et la professionnalisation d’une manifestation et en corriger les dérives. Entretien.

Zibeline : Vous dites ne pas aimer être sous les feux de la rampe. Pourtant vous avez accepté la présidence d’un des plus grands festivals de spectacle vivant au monde…

Sébastien Benedetto : Je ne cherchais pas à être président mais on m’a convaincu et j’ai pris mes responsabilités. Je siège depuis deux ans au conseil d’administration d’AF&C. L’orientation prise par le bureau de l’association et les réformes qu’il essayait d’entreprendre m’intéressaient. J’ai envie de poursuivre le travail initié sous la présidence Pierre Beffeyte (son prédécesseur qui a démissionné le 11 décembre, ndlr), qui a permis de tirer le festival vers le haut en étant un peu plus éthique. C’est une période assez compliquée pour l’association, j’ai à cœur d’essayer de garder tout le monde rassemblé. Et puis, la question de l’héritage et de la symbolique a aussi compté.

Le jour de votre élection, avez-vous eu une pensée particulière pour André Benedetto, votre père, qui a initié le Off il y a plus d’un demi-siècle ?

Mon père a initié le Off mais aussi l’association AF&C en 2006. J’y pense souvent parce que je suis dans son théâtre. Être à la tête des Carmes n’était pas non plus un but pour moi. Je m’y suis retrouvé parce qu’on voulait faire vivre le lieu après sa mort. Même si j’ai grandi dans ce milieu, je n’étais pas destiné à y faire carrière. Là aussi, j’ai pris mes responsabilités.

Où en êtes-vous de l’organisation de l’édition 2021, dans les conditions que l’on connaît ?

Après avoir consulté les compagnies et théâtres membres d’AF&C, nous avons élargi nos échanges à tous ceux et celles qui veulent s’inscrire dans la démarche d’un festival solidaire, avec la poursuite du fonds de professionnalisation mis en place depuis trois ans pour aider le maximum de compagnies et leur permettre de participer au festival malgré les contraintes sanitaires. Si on arrive à amortir le choc financier pour les compagnies, ce sera déjà bien. Les conditions d’accueil et de circulation du public sont en discussion avec la préfecture et la mairie. Les rues d’Avignon sont petites. Les autorités n’accepteront peut-être pas autant de visiteurs et spectateurs dans la ville que d’habitude. Mais le préfet a envie que le festival ait lieu. Nous devons formuler des propositions.

Vous parlez d’un festival solidaire. Qu’est-ce que cela signifie ?

Notre travail est de remettre les compagnies au centre pour qu’elles prennent moins de risques en venant au festival. On est partis du fonds de professionnalisation pour en faire un fonds solidaire. Une fois que les compagnies ont payé les locations de salles, d’appartements et tous les frais qui vont avec, si le festival n’a pas été très bon pour elles, la variable d’ajustement c’est les artistes qui ne sont parfois pas payés. Le fonds permet donc aux compagnies de les rémunérer, selon des critères dont celui de la création. L’idée est d’élargir ces critères pour qu’un maximum de compagnies ait droit à cette aide salariale. On va également demander aux propriétaires de lieux de baisser le prix des créneaux surtout si les jauges sont diminuées. S’il y a des théâtres qui, non pas par mauvaise volonté mais parce qu’ils ont déjà essuyé l’annulation de 2020, ne peuvent baisser leurs tarifs de locations de salle, le fonds permet également aux compagnies de payer leurs charges.

Allez-vous prendre d’autres dispositions ?

On travaille sur une plateforme solidaire de petites annonces qui regroupe les locations d’appartement et de théâtre, sur le site internet d’AF&C. En ce qui concerne le Théâtre des Carmes, je souhaite reverser un petit pourcentage de la recette totale au fonds solidaire. On va aussi développer la billetterie Ticket’OFF en demandant à tous les théâtres de mettre plus de billets en vente sur ce service, ce qui permettra également d’augmenter le fonds grâce aux commissions versées à AF&C. Nous demanderons également aux financeurs publics d’être plus solidaires. L’année dernière, le ministère de la Culture a aidé l’association et a dit qu’il serait à nouveau présent. La Ville nous soutient déjà mais on va demander un peu plus. Comme au Département, à la Région et pourquoi pas au Grand Avignon puisque les retombées sur le territoire sont conséquentes. Idéalement, on a chiffré le fonds à 5 millions d’euros. Ce qui permettrait d’aider tous les artistes si on enlève les troupes amateurs et les compagnies subventionnées qui pourraient se passer d’une aide supplémentaire.

À quels chantiers de transformation à plus long terme souhaitez-vous vous atteler ?

Je souhaite continuer les chantiers engagés précédemment : aller vers un festival plus écologique et travailler sur la professionnalisation. Il faut sortir de ce système économique où les théâtres n’ont que trois semaines pour réaliser leur chiffre d’affaire de l’année. Mais il n’y a pas de régulation artistique possible. Il faut garder l’essence du Festival Off porté par mon père. Le Off, c’est la liberté de jouer. Quiconque veut jouer à Avignon doit pouvoir le faire, même s’il y a des choses qui ne nous plaisent pas. En revanche, il ne faut pas que ce soit une liberté économique et financière débridée qui permette à quiconque achète un garage à Avignon de rentabiliser n’importe comment son investissement. On doit trouver un moyen de cadrer ça. Il n’y a pas d’un côté des loueurs de salles et de l’autre des théâtres plus privilégiés. On est dans une zone grise où il faut essayer de tirer le maximum de salles vers le haut en trouvant les solutions avec elles pour pouvoir accueillir les compagnies dans les meilleures conditions. On ne peut plus se permettre d’avoir une croissance exponentielle de spectacles avec un public qui stagne. Mathématiquement, cela veut dire que le public diminue. Ce n’est pas bon signe. La ville d’Avignon est ce qu’elle est en taille et en capacité d’hébergement. Elle arrive aussi à saturation.

Votre constat et votre volonté sont-ils largement partagés ?

Les grandes questions sont remontées à travers nos concertations. Par exemple, celle de l’écologie. L’affichage fait partie de la tradition d’Avignon, mais pour moi ce n’est plus justifiable. On sait que c’est plus du décor qu’une communication efficace. On propose que chaque compagnie ait le même nombre d’affiches et qu’elles soient affichées par AF&C dans un souci d’égalité et d’équité. Sinon, c’est encore une fois les plus faibles et ceux qui n’ont pas beaucoup de moyens qui sont pénalisés.

Êtes-vous attaché à la durée du Off qui déborde d’une semaine sur la tenue du Festival In ?

Personnellement non mais cela a fait l’objet d’un vote démocratique au sein du conseil d’administration. Le Théâtre des Carmes étant en coréalisation, ça me coûte d’ouvrir plus. Avec moins de festivaliers dans la ville la dernière semaine, c’est quand même plus dur. Des compagnies ont malgré tout envie de cette dernière semaine car le Festival d’Avignon pendant lequel elles peuvent aligner plus de vingt représentations représente un temps qu’elles n’ont jamais.

Comptez-vous faire évoluer les relations avec le In ?

Depuis l’arrivée d’Olivier Py et de Paul Rondin, il y a plus de relations, plus d’écoute. J’assiste beaucoup à des spectacles du In, Olivier Py a joué dans le Off. Avec les Scènes d’Avignon (coordination rassemblant cinq théâtres permanents : Théâtres du Balcon, du Chêne Noir, du Chien Qui Fume, des Halles et des Carmes, ndlr), on est en lien régulièrement. Chacun a la tête dans le guidon mais le rapport est bienveillant.

En plus de diriger le Théâtre des Carmes et de présider le Off, vous êtes également DJ professionnel. Allez-vous pouvoir continuer cette autre passion ?

J’ai levé le pied mais c’est une passion qui m’anime toujours. L’activité est en arrêt depuis presque un an et cela me manque. On a créé aux Carmes un spectacle avec des textes de mon père et de la musique électronique. Je ne ferai pas le DJ dans le théâtre mais je continuerai à diffuser des musiques électroniques sur scène.

Propos recueillis par LUDOVIC TOMAS
Février 2021

Photo Sébastien Benedetto ©Thomas O’Brien

Festival Off d’Avignon
7 au 31 juillet
festivaloffavignon.com