Entretien avec Muriel Mayette-Holtz, directrice du Théâtre National de Nice

« On dirige un théâtre comme on monte un spectacle »

Entretien avec Muriel Mayette-Holtz, directrice du Théâtre National de Nice - Zibeline

Nommée à la direction du Théâtre National de Nice en novembre dernier, l’ancienne administratrice générale de la Comédie-Française Muriel Mayette-Holtz évoque les grandes lignes de sa première véritable saison. Entretien.

Zibeline : C’est la première saison que vous signez en tant que directrice du Théâtre National de Nice et elle s’ouvre dans un contexte particulier…

Muriel Mayette-Holtz : J’ai épousé la saison précédente qui était vraiment intéressante et avait été préparée notamment avec ma collaboratrice Ella Perrier (secrétaire générale du TNN, ndlr). Cette année est un peu spéciale, avec un rapport au spectacle compliqué. On a donc décidé de construire une programmation en trois temps. Le premier, l’été, gratuit et en plein air. D’abord avec les Contes d’apéro, vus par 8000 personnes, puis avec Le jeu de l’amour et du hasard de Marivaux que j’ai mis en scène. C’est le démarrage d’un projet que j’avais présenté lors de mon oral pour le poste de directrice. Nous jouerons chaque année en plein air un spectacle itinérant de ville en ville et qui se modifiera selon les lieux dans lesquels on se pose. Je voulais faire un festival hors-les-murs, je l’ai simplement proposé plus rapidement que je ne pensais pour cause de covid. La deuxième partie de la saison démarre le 29 septembre avec Les parents terribles de Cocteau, dans lequel je joue avec Charles Berling dans une mise en scène de Christophe Perton. Pendant deux mois, il y aura un tarif unique avec placement libre parce que je ne connais pas les conditions exactes qui nous seront accordées pour pouvoir accueillir du public à l’intérieur. La saison classique, avec abonnements, commence le 1er décembre avec la Comédie française. Cela fait partie de mon ADN et c’était très important pour moi de la faire revenir à Nice, comme de faire revenir en tant qu’acteur un ancien directeur : Jacques Weber, dans Hugo au bistrot.

Quelles couleurs avez-vous voulu donner à cette programmation ?

Je vous dirais généreuse et appuyée sur les artistes. Le théâtre pour moi, c’est beaucoup d’acteurs sur le plateau. C’est le cas notamment avec Électre des bas-fonds de Simon Abkarian, Un ennemi du peuple mis en scène par Jean-François Sivadier ou encore Une femme se déplace, la comédie musicale de David Lescot. J’ai également voulu respecter ce qui était en gestation, à savoir la diversité des solfèges. Il y aura donc aussi de la danse, de la musique, du cirque, de la magie, des marionnettes. On ne verra pas que du théâtre de texte, même si j’estime que la star est le texte. Et pour l’incarner, l’intelligence du plateau est d’avoir su mêler des disciplines complémentaires.

Parmi mes priorités, il y a celle de privilégier la création car il n’y en avait pas assez. Un Centre dramatique national se doit de le faire ainsi que de travailler avec les acteurs de la région. J’ai donc engagé une troupe de six comédiens et un musicien, salariés à l’année. J’ai grandi pendant trente ans à la Comédie-Française, donc je connais l’avantage d’une troupe permanente. Mon autre volonté est de développer les séries. Quand je suis arrivée, les pièces se jouaient trois fois maximum or il faut qu’on soit dans l’exploitation de nos spectacles. Il y a le public pour cela. Ce sera notamment le cas pour le Feuilleton Goldoni que je mets en scène et dont l’intégrale viendra inaugurer, en fin de saison, un nouveau lieu, Les franciscains. Ce sera la petite salle dans le futur du TNN et elle se situe dans une église du XIIIe siècle.

Quelles sont les œuvres que vous êtes plus particulièrement fière d’avoir pu programmer ?

Je suis extrêmement fière d’accueillir la troupe de la Comédie-Française (dans 20 000 lieues sous les mers, ndlr). C’est une façon de me présenter au public, ce qui est important parce qu’on va faire un bout de chemin ensemble. De la même manière que démarrer la saison en jouant moi-même est une façon de prendre tous les risques. C’est un peu un hasard mais j’en suis très contente. Ce n’est pas simple parce que cela me demande une virtuosité de passer de la directrice à l’actrice et il n’y a pas trop de porosité entre les deux rôles. Mais j’ai été nommé en tant qu’artiste et c’est très bien de commencer comme ça. Autre fierté dont je me suis rendu compte après coup, il y a une vingtaine d’artistes femmes programmées, qu’elles soient metteuses en scène ou auteures.

Dirige-t-on le TNN comme on dirige la Comédie-Française ?

On dirige un théâtre comme on monte un spectacle. Quel que soit le théâtre. Il n’y a pas un enjeu plus grand à la Comédie-Française qu’ici. Les conditions sont différentes : ce n’est ni la même équipe ni le même public. Et c’est toujours un enjeu incroyablement grand de séduire un public, de l’emmener et de requérir sa confiance. Pour ce faire, il ne faut pas tricher. Il faut être éponge, le plus généreux et présent possible. Le succès des Contes d’apéro, qui ont été complets tous les soirs cet été, est une première récompense. Et puis, je ne dirige pas toute seule. Ce qui m’importe, c’est que le corps soit assez solide pour qu’on soit performant et assez souple pour que chacun puisse s’y exprimer.

Une épreuve comme celle du Covid peut-elle laisser des stigmates irréversibles sur le monde du théâtre ?

Cela prendra du temps de revenir spontanément et sans inquiétude dans une salle fermée. Cela peut inciter au plein air. Malgré les nuisances sonores de la ville, se retrouver au milieu des gens qui font du sport dans les jardins, de ceux qui promènent leur chien, qui font leurs courses ou qui sont là par hasard avec leurs enfants, et que le théâtre ait autant sa place que les autres activités dans un jardin, je trouve ça merveilleux. C’est comme si cela redevenait naturel. C’est ce rendez-vous du présent et du partage avec l’autre qui nous a peut-être le plus manqué pendant le confinement.

Entretien réalisé par LUDOVIC TOMAS

Septembre 2020

Photo Muriel Mayette-Holtz © GH

Théâtre National de Nice – CDN Nice Côte d’Azur

04 93 13 90 90 tnn.fr

Théâtre National de Nice
Promenade des Arts
06300 Nice
04 93 13 90 90
tnn.fr