Tout sur le Festival Off d'Avignon 2017

Off, phénomène de société

• 7 juillet 2017⇒30 juillet 2017 •
Tout sur le Festival Off d'Avignon 2017 - Zibeline

Le Festival Off poursuit la réforme entamée l’été dernier, en s’engageant dans la création d’un fonds de soutien pour les artistes et en incitant à de bonnes pratiques.

Le virage de la transformation semble être pris cet été, avec l’annonce faite par Pierre Beffeyte, président du Festival Off, élu cet hiver à la tête de l’association AF&C, d’un fonds de soutien aux artistes, et de nouveaux modules de formation, gratuits, pour leur permettre d’administrer leur compagnie. La commission accorde 1000 euros par artiste (4000 euros maximum par projet), et ce pour 250 des dossiers déposés, à condition que soient respectées les conventions collectives et que le projet soit présenté pour la première fois à Avignon. Il est financé à hauteur de 112 000 euros par les organismes professionnels -SACD, Sacem, CNV et Audiens-, 160 000 euros par AF&C (fonds de réserve, vente de cartes professionnelles, billetterie en ligne).

L’affichage pléthorique dans la ville, qui fait aussi l’identité du Off, est questionné : AF&C propose la prise en charge de l’impression des affiches, en utilisant des supports respectueux de l’environnement, sur du papier recyclé et recyclable, dans une démarche d’équité et d’éco-responsabilité.

Véritable lieu de rencontres, Le Village du Off accueille le public et les professionnels, organise des tables rondes, rencontres, colloques et débats, mais aussi des soirées live et le bal de clôture. Autant d’initiatives qui ambitionnent l’amélioration des conditions d’accueils des compagnies, si nombreuses à laisser des plumes dans la marmite avignonnaise. La Charte du Off, visant à sécuriser les rémunérations des artistes et techniciens, et l’accueil du public, n’est pas signée par tous les lieux, et n’est pas respectée par tous les signataires. Ainsi, il est toujours aussi difficile de savoir quelle est la part de recettes qui revient aux compagnies, et quels théâtres apportent un soutien en communication, en technique… Mais l’on peut compter : un créneau horaire se monnaye parfois jusqu’à 18 000 euros, et dans certains lieux transformés en théâtre il y a 4 salles, avec 5 créneaux horaires chacun… Juteux ! Avignon rapporte, mais pas aux artistes, et la nouvelle direction d’AF&C semble vouloir rééquilibrer cela.

Au choix !

Avec 1480 spectacles annoncés cette année, le choix toujours aussi hasardeux ! En voici quelques-uns, piochés chez les Scènes permanentes qui offrent une programmation réfléchie.

Aux Halles, Alain Timar jouera sa dernière création, Dans la solitude des champs de coton ; par ailleurs beaucoup de créations d’auteurs, souvent très jeunes, sont à retenir : Juliette et les années 70 de, et avec la clown tragédienne Flore Lefebvre des Noëttes dans une autobiographie psychédélique ; Vingt ans, et alors ! dans laquelle le jeune metteur en scène Bertrand Cauchois questionnent l’état de révolte à l’orée de l’âge adulte ; À 90 degrés, de Frédérique Keddari-Devisme avec Elizabeth Mazev dans un texte sensible qui donne chair à la dépression et ses corollaires ; Cap au pire de Samuel Beckett mis en scène par Jacques Osinski, avec Denis Lavant, seul et immobile face à une radicale déclaration d’amour aux mots ; Logiquimperturbabledufou mis en scène par Zabou Breitman sur un mélange de textes qui explorent la folie, le surréalisme, la poésie ; Esperanza d’Aziz Chouaki, qui nous embarque pour Lampedusa avec des migrants qui rêvent d’un voyage sans retour, espoir fou qui mêle leurs attentes à leurs peurs… Mais aussi le revigorant F(l)ammes d’Ahmed Madani, une ode à la France d’aujourd’hui qu’incarnent 10 jeunes femmes rêvant d’égalité, de visibilité et de tolérance ; Jésus de Marseille, texte réjouissant de Serge Valletti, mis en scène par Danièle Israël, qui révèle au cours d’une épopée délirante la vérité sur la vie de Jésus !

Le Chêne Noir fêtera ses 50 ans pendant le festival. Gérard Gelas, à la tête depuis ses débuts de ce lieu créateur du Off, a prévu une soirée anniversaire le 18 juillet au Village du Off (réservée aux invités). À partager : le livre édité pour l’occasion, tout en images, conçu par Lys-Aimée Cabagni et Jean-Louis Cannaud. Côté théâtre, 12 spectacles. On découvrira la Cie Manual Cinema, venue de Chicago pour une première apparition en France, avec Ada/Ava. Deux sœurs jumelles arrivées au point de séparation imposé par la vie. Le dispositif de la compagnie utilise les outils du cinéma en direct, mais aussi des marionnettes, des musiciens -et des comédiens. Daniel Mesguish à la mise en scène et sur le plateau d’Au bout du monde (texte Olivier Rolin) dans un bistrot désert, la nuit, télé allumée, fera se mélanger les langues ; celle d’un client qui a roulé sa bosse habité par la littérature, celle de la jeune serveuse qui rêve avec la liberté de qui n’a pas de références, et celle, vulgaire, du présentateur de télé… Gérard Gélas reprendra son Migraaaants (on est trop nombreux sur ce putain de bateau), de Matéi Visniec : qui sont-ils ces millions d’humains, qui tentent d’arriver jusqu’ici, de ce côté-ci du monde ? Électrochoc théâtral et salutaire.

Du nouveau aux Carmes, où on se pose des questions : on s’interroge sur tout ce qui fait tourner notre drôle de société, en replaçant les repères dans un ordre qui fait sens, avec beaucoup de délicatesse, de pertinence, d’ouverture à ce monde dont on ne sait plus trop comment il tourne. Comment va le monde ?, se demande Marie Thomas, endossant le personnage de clown philosophe mis en scène par Michel Bruzat. Une toute jeune compagnie descend des Metallos pour montrer La Violence des Riches, constat sociologique révoltant des Pinçon-Charlot. Que faire ?, alors ! C’est dans un hôtel isolé quelque part en Europe de l’Est qu’un petit groupe se retrouve pour remettre à plat tout ça et, pourquoi pas, soyons fous, inventer une nouvelle utopie. Avant de bousculer le monde entier, c’est d’abord dans l’espoir de donner un sens à leur existence que chacun des personnages mis en scène par Joëlle Cattino (texte Michel Bellier) se lance sur la piste des idéaux à inventer. Un texte d’André Benedetto, l’Auteur avec un acteur dans le corps, monté par Roland Timsit et interprété par Mathias Timsit, donne la parole au rap, au théâtre, à la création, et interroge, ici encore, par la voix de ce rappeur enfermé dans un corps de scène, la place des uns et des autres dans ce monde qui tourne parfois dans tous les sens.

Artéphile propose une programmation réunie sous la thématique des « futurs antérieurs » avec la volonté de présenter des spectacles qui se répondent dans une cohérence enrichissante. 16 spectacles, et des soirées OFFicieuses : rencontres avec des auteurs, lectures de textes inédits, performances théâtrales et musicales, présentation de projets (à signaler le 13 juillet François Bégaudeau auteur de Contagion, présenté durant le festival, pour une « autocritique en public). Beaucoup de choses dans ce lieu exigeant : l’adaptation du récit d’Annie Ernaux, L’Autre fille, où elle écrit une lettre à sa sœur, morte deux ans avant sa naissance, sur qui elle n’a jamais posé de questions, mais qui dans la bouche de la mère était « plus gentille que celle-là », phrase attrapée au vol, où l’auteur découvrait à 10 ans qu’elle était celle-là… Contagion, donc, évoquant l’étau qui se resserre sur un professeur d’histoire, pris dans la nasse de la parano et de l’agressante montée de la radicalisation supposée de certains de ses élèves. Fille du Paradis, d’après le texte écorché de Nelly Arcan, Putain, mis en scène par Ahmed Madani, autobiographie d’une escort girl assumée, violente et lumineuse, en guerre contre l’icône dévastatrice de la femme parfaite.

Au Balcon, deux spectacles parmi les huit proposés ont été vus durant la saison : Pompiers et Les Règles du savoir vivre dans la société moderne. Le premier (Jean-Benoit Patricot pour le texte, Serge Barbuscia à la mise en scène) est l’histoire d’une trahison amoureuse. La pièce de Jean-Luc Lagarce, mise en scène par Agnès Régolo est un bijou d’observation de notre société : le mariage, les contrats, le choix du nom, la taille du cercueil, tout est passé au scanner, avec tant de finesse et d’humour que pour un temps nous en sommes libérés.

À l’Entrepôt il ne faudra pas manquer la tragédie à l’antique que met en scène François Cervantes autour du mythe de Médée, l’adaptation, par la Cie Peanuts, des Aventures d’Huckleberry Finn de Mark Twain, qui interroge notre capacité actuelle à remettre en cause les préjugés moraux et sociaux, et le jouissif spectacle de Jeanne Béziers, La Chapelle Sextine, qui parle avec beaucoup d’humour et de dérision d’un sujet « grave », le sexe… À ne pas manquer non plus, la nouvelle création du Collectif 8, Marginalia, qui propose une nouvelle immersion dans l’univers d’Edgar Allan Poe ! Ils jouent aussi par ailleurs La Religieuse de Diderot, création du Off en 2016, à La Condition des soies : magnifique adaptation qui prend aux tripes, et secoue nos envies de liberté, physiques et morales !

DOMINIQUE MARÇON, ANNA ZISMAN et AGNÈS FRESCHEL
Juin 2017

Festival Off
Avignon
avignoleoff.com

Photo : Migraaaants…, Gérard Gélas – Théâtre du Chêne Noir -c- Manuel Pascual