Au Mucem, entre art au contemporain et orientalisme, l'exposition La Fabrique des illusions

L’idée de l’Orient

• 8 août 2019⇒29 septembre 2019 •
Au Mucem, entre art au contemporain et orientalisme, l'exposition La Fabrique des illusions - Zibeline

La Collection Fouad Debbas est mise à l’honneur au Mucem, en dialogue avec des artistes contemporains, pour La fabrique des illusions.

Au Mucem, les collections de l’ingénieur d’origine libanaise Fouad Debbas (1930-2001) s’exposent et mettent à l’honneur les photographies orientalistes d’un XIXe siècle colonial. Dépassant un prétendu vérisme photographique, l’exposition orchestrée par les commissaires Yasmine Chemali et François Cheval renvoie la photographie à une vocation oubliée, celle de l’illusion. Elle ne documente pas, elle installe et met en scène, elle ne saisit pas dans l’instant un moment de vérité, mais l’agence à travers une lentille. 

Des séries de portraits esquissent le pastiche d’un Orient fantasque et bigarré. On rencontre  toutes les figures idéales typiques qui nourrissent l’imaginaire orientaliste : ici un druze, là un derviche tourneur, plus loin une femme aux bijoux chargés et à la lourde poitrine. Saturées de couleurs passées, ces images frappent par leur exotisme forcé, construit de toutes pièces dans des studios, comme ceux de Bonfils, où s’entassent un chaos d’étoffes, de coiffes et de pierreries pêle-mêle. Autant d’artefacts, qui transforment les peuples en figurants bariolés et grotesques.

La bourgeoisie et l’intelligentsia occidentales du XIXe siècle ont vu dans l’Orient un terrain de jeu, une scène où pourrait s’épancher le lyrisme de leurs élans romantiques. Ce fond de photographie oriental, recouvrant le Liban, la Syrie et la Palestine, ne nous renseigne ainsi pas tant sur l’Orient que sur le regard que l’Occident portait dessus. Un regard qui voudrait l’enfermer dans un folklore inoffensif, dans une grandeur passée et mythologique, comme en témoignent les photographies jaunies de Palmyre ou de la vieille ville de Jérusalem. Un voyeurisme renforcé par la duplication. Éditée sous forme de cartes postales énormément diffusées, la photographie orientale est soumise aux injonctions coloniales, elle se monnaye entre producteur et consommateur. « Ces images ont été essentiellement produites par des photographes européens, avec une visée commerciale », souligne Yasmine Chemali. Sous couvert d’une documentation (factice), elles ont construit et diffusé fantasmes et préjugés jusque dans les années 1930.

Ombres et lumières

Le dispositif tel que l’ont conçu les deux commissaires, alternant images d’archives et œuvres contemporaines, nourrit une intéressante réflexion sur le medium photographique. Ainsi, au début du parcours, un projecteur dessine au sol les contours d’un Buddha méditant, réalisé en ombre chinoise par l’artiste Mac Adams, au moyen de galets très précisément disposés. Une image habilement mise en scène, un « objet illusoire utilisé à des fins idéologiques », comme le souligne François Cheval avec humour, en homme fasciné par la théâtralité visuelle. Plus avant, le diaporama Sparks, signé Wiktoria Wojciechowska, attire l’attention : la toute jeune femme a photographié des combattants volontaires après six mois passés au cœur du conflit Ukrainien, en 2015. Leurs regards hantés touchent d’autant plus profondément qu’un cartel indique ce qu’ils faisaient avant la guerre : DJ, étudiant en marketing, barman, chauffeur, philosophe… La légende d’une image la renforce indéniablement ! En fin de parcours, c’est le travail de Louis Quail sur son frère schizophrène qui émerge particulièrement. Résumer un être humain à ses symptômes, comme un portrait stéréotypé, c’est ne jamais prendre conscience de l’infinie profondeur de sa vie. Au moment de conclure la visite, le commissaire esquisse un fin sourire : « Cette exposition a été conçue pour contribuer à ce que l’on cesse de nous imposer une vision du monde. Après tout, former son propre regard est la seule manière de survivre dans ce monde vulgaire. »

SELMA LAGHMARA et GAËLLE CLOAREC
Août 2019

La Fabrique des illusions
jusqu’au 29 septembre
Mucem, Marseille
04 84 35 13 13 mucem.org

Nocturne exceptionnelle le 4 août
Visite + Concert de Rami Khalifé
Entrée libre

Légende illustration : Charles Lallemand, Ludovico Hart, Femme chrétienne de Zouk Mikael (Liban septentrional) fumant le narguilé et préparant le café sur la terrasse d’une maison, vers 1863-1865. Tirage sur papier albuminé d’après négatif sur verre, rehauts de peinture, 29 x 22.5 cm. Publié dans Galerie universelle des peuples de Syrie, éditeur A. Varroquier & Cie.
© Collection Fouad Debbas / Musée Sursock


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