Fondatrice du festival Parallèle, Lou Colombani revient sur la fusion avec Dansem

Les formes contemporaines en partage

• 24 janvier 2020⇒1 février 2020, 24 janvier 2020⇒1 février 2020 •
Fondatrice du festival Parallèle, Lou Colombani revient sur la fusion avec Dansem - Zibeline

Si la pluridisciplinarité reste le socle artistique de Parallèle, la 10e édition du festival international des pratiques émergentes amorce une nouvelle étape. Entretien avec Lou Colombani.

Fondatrice historique du festival Parallèle, Lou Colombani en assume désormais la codirection artistique au côté de Francesca Corona, venue de l’Officina et du festival Dansem qui fusionnent dans un projet repensé pour sa pérennité. Explications.

Zibeline : La fusion entre Parallèle et l’Officina met fin au festival Dansem. Est-ce une conséquence voulue et assumée ?

Lou Colombani : Comme tous les projets, Dansem, avec sa longue et belle histoire débutée en 1998, était arrivé à un moment où il avait besoin de se réinventer. C’est un processus long, démarré avec Cristiano Carpanini (le fondateur de l’Officina, ndlr), pour aboutir à la pérennisation des substances des deux projets. Cette fusion perturbe les deux parties. Si c’est le nom de Parallèle qui reste visible, son contenu ne va pas rester intègre, il sera nourri différemment avec une double direction artistique, portée par Francesca Corona (qui a succédé à Cristiano Carpanini la direction de l’Officina, ndlr) et moi-même. Une double direction artistique, c’est sortir de la position hégémonique du programmateur. C’est un double regard et une double capacité à aller voir des choses, une mise en dialogue de ce qu’on présente et pourquoi on le présente. Nous avons des valeurs au travail et des manières de collaborer avec les artistes qui sont partagées, nous faisons ensemble. Ce n’est donc pas une disparition mais un renouveau.

Pas de disparition peut-être mais au final moins de dates tout de même.

Cela demandait beaucoup d’énergie de porter nos projets respectifs. C’est donc le moyen trouvé pour maintenir une équipe au travail à l’année. Cela va aussi nous permettre de développer le pôle production. Les artistes avec lesquels nous travaillons explorent de nouveaux langages, de nouvelles formes et ont besoin d’accompagnement pour trouver les bons interlocuteurs et partenaires.

Le calcul et l’enjeu, c’est également de stabiliser des postes. Nous aboutissons donc à un projet renforcé et étoffé, dans un moment où il pouvait y avoir une fatigue et une diminution de moyens qui ne permettaient pas de maintenir deux festivals. Il s’agit aussi de sortir de la logique d’iceberg qui réside dans l’événementiel.

Vous avez prononcé le mot fatigue ?

Cela fait treize ans que j’ai fondé et que je porte Parallèle. C’est important de le nourrir autrement car on peut finir par ne plus avoir le même moteur, la même énergie à défendre les choses. En 2006, c’est la première édition. En 2007, on se demande comment on continue et en 2008 la crise est là. Le projet est parti de rien et a dû trouver sa place, avec sans cesse la nécessité de le redéfinir et le redéfendre pour qu’il existe l’année suivante.

Votre installation à Coco Velten marque-t-elle un autre tournant ?

Ce lieu est une base partagée entre des associations actives dans divers secteurs de la société. C’est donc un espace alimenté par des énergies et des points de vue très différents. Une moitié du bâtiment est dédié à l’habitat. On est en contact permanent avec des gens qui ont d’autres préoccupations, d’autres centres d’intérêt et d’attention. Nous touchons ici un enjeu fondamental de société : comment on se questionne sur le monde, comment on envisage d’autres manières de percevoir le monde que la nôtre, comment on fait tomber les murs physiques et dans la tête.

Cela a-t-il des conséquences jusque dans la programmation ?

Cela influe sur la façon de penser la programmation et les dispositifs pour que les gens y aient accès. Cela nous permet d’élargir la relation au public qui n’est pas forcément acquis à la cause de la culture contemporaine. Autrement dit, comment défend-on le fait que les formes contemporaines s’adressent à tous et comment on développe les outils pour arriver à entrer en dialogue avec des personnes qui ne sentent pas concernés au préalable ? Par exemple, la soirée du 30 janvier est coorganisée avec la Cloche Sud (association de solidarité et pour lien social avec les gens de la rue, notamment à travers le Carillon, ndlr) autour des questions d’hospitalité, de complexité et d’hétérogénéité. On en peut pas parler d’hospitalité si nous, en tant que microcosme socio-professionnel, clivons les choses.

La dimension internationale de la manifestation semble aussi s’affirmer.

Notre projet de coopération internationale « More than this », corédigé avec l’Officina, a été retenu par la Commission européenne. Les notions d’hospitalité, de déplacement et complexité constituent la ligne de force de cette édition. L’idée est de produire des projets d’artistes avec cinq festivals associés, qui soit sont accueillis soit accueillent un autre festival. Parallèle a été accueilli à la Saal Biannaal de Tallinn, en Estonie et nous accueillons le Ramallah contemporary dance festival à notre première édition commune. L’objectif est de ramener de la complexité et de la fluidité dans les identités. D’ailleurs, il n’est pas question de nationalité ou de provenance des artistes dans le programme, afin de ne pas penser ces derniers comme des ambassadeurs de leur pays mais comme des êtres qui traversent des géographies et qui ont des histoires stratifiées et complexes.

Entretien réalisé par LUDOVIC TOMAS

Janvier 2020

Photo Lou Colombani © X-DR