Au Théâtre Joliette la saison s’annonce particulièrement intéressante

Le théâtre des créateurs

Au Théâtre Joliette la saison s’annonce particulièrement intéressante - Zibeline

Avec 25 spectacles et une cinquantaine de levers de rideau, le Théâtre Joliette affiche une offre précieuse et particulière à Marseille et dans la région : résolument contemporaine et résolument littéraire, et défendant la création régionale de toutes les générations, avec un sens naturel de la parité.

Un théâtre militant

De plus l’équipe du théâtre multiplie les actions d’éducation artistique intelligentes, dans les établissements scolaires, les structures sociales et médicales, mais aussi, et c’est plus rare, les maisons de retraite et auprès des malades d’Alzheimer.

Militant de la transmission, le théâtre prévoit des temps pour les étudiants, les enseignants, les amateurs, des interventions en entreprise… et depuis des années ses master classes et ateliers de pratique sont multiples et réputés, débouchant sur des propositions publiques remarquables, en fin de saison. Les tarifs des représentations, très abordables, descendent jusqu’à 3 € pour les bénéficiaires des minimas sociaux, et certaines représentations sont ouvertes et gratuites en journée. Le hall est accueillant, on peut y dîner et y déjeuner, et les salariés d’Euroméditerranée entrer ainsi, tranquillement, dans un théâtre…

L’esprit de Vilar et du service public ne sont jamais loin !

Immanquables

Valère Novarina, après avoir créé L’Animal Imaginaire au Théâtre National de la Colline le 20 septembre, sera en exclusivité régionale à La Joliette (il sera aussi à Sète) pour 2 représentations, une master classe, une exposition… Cet inventeur de langue « maniaque » met trois ou quatre ans à écrire ses textes, et veut que nous « refusions de porter nos noms » parce que « nous sommes ceux qui traversent » « au-delà de nos noms ». L’Animal imaginaire n’est autre que l’acteur entrant sur scène. Soit ses comédiens fétiches, 9 d’entre eux, dont Nicolas Struve et Agnès Sourdillon, et l’accordéoniste compositeur Christian Paccoud.

Autre immanquable : Guy Cassiers qui met en scène le roman de Philippe Claudel, bouleversant, La petite-fille de monsieur Linh. Exilé, portant le deuil de son fils et la mémoire de la guerre, Jérôme Kircher devient la figure même de ceux qu’on appelle les migrants, sa petite-fille dans les bras. Mais il est aussi son interlocuteur, Monsieur Bark, veuf récent, et qui connaît sa guerre…

Ici on crée

La saison, construite aussi en coréalisation avec Actoral, Massalia, Marseille Objectif Danse, le Klap, la Marelle, l’Institut de Recherche et Développement, le Festival Parallèle ou la Biennale des Ecritures du réel, est en contact direct avec ce qui se pense, se danse, s’écrit, se joue ici.

Ainsi on pourra voir ce que Georges Appaix annonce comme étant sa dernière création, XYZ; un éloge de l’inutilité et de l’imbécillité heureuse de Jean-Paul Curnier par la compagnie L’Art de Vivre (Pascal Gobin, Yves Fravéga). Marie Provence, Lucile Jourdan, Clara le Picard, Katy Deville (Théâtre de cuisine) dans 4 créations qui prouvent, une fois de plus, que les metteures en scène de la région ont un talent pas assez diffusé…

À retenir aussi : Linda Blanchet met en scène Le Voyage de Miriam Frisch au kibboutz, un travail intense à découvrir, entre fiction et documentaire ; L’Incivile, créé la saison dernière à Châteauvallon par le Théâtre Majâz, un spectacle sur une Antigone portant voile, qui interroge profondément le sens de la révolte des jeunes filles (voir journalzibeline.fr) ; et le collectif espagnol La Tristura, dont les Future Lovers sont à découvrir absolument.

Enfin, parce que le roman de Claudine Galéa parle de toutes celles qui, adolescentes, ont frémi sur sa voix, La 7e vie de Patti Smith, spectacle musical, poétique et intime. Là se dessine le récit d’une autre féminité possible, comme un continent littéraire inexploré.

AGNÈS FRESCHEL
Octobre 2019

Photo : La petite-fille de monsieur Linh © kurt van der elst


Coup de coeur

La Brèche

Naomie Wallace, juste avant la prise de conscience de « me too », a écrit un texte éclairant sur les relations sexuelles adolescentes, dans une banlieue pavillonnaire américaine qui pourrait être n’importe où. La Brèche met en scène 4 adolescents, une fille et trois garçons, en 1974 puis 15 ans plus tard. Il y est question de pouvoir, de classes sociales, de difficultés financières, de mort et de travail, mais surtout de désir et de sexe. De domination sexuelle. La jeune fille, plus âgée, séduit et retient deux adolescents obsédés par leur dépucelage. Le troisième, frère fragile de cette Jude fascinante, y perdra pied…

Tommy Milliot rend avec subtilité les nuances du texte : la notion de consentement y apparaît dans ses contradictions, rien n’est manichéen ; les coupables, du moins l’un des deux, restent sympathiques, le frère inadapté est joué avec une infinie tendresse, et les deux époques s’intercalent dans une scénographie minimaliste qui crée ses espaces par des jeux d’ombre et de lumière.

Les 7 comédiens, très jeunes pour les 4 qui jouent les adolescents, jeunes encore pour les 3 qui se retrouvent 15 ans après, sont formidablement dirigés, tissant ensemble un destin qui fait froid dans le dos, parce qu’il aurait suffi d’un rien pour que la tragédie n’advienne pas. La dernière scène est, à ce titre, bouleversante.

AGNÈS FRESCHEL
Octobre 2019

La Brèche a été créée au Festival d’Avignon. Elle sera jouée du 6 au 10 avril au Théâtre Joliette et les 2 et 3 avril au Bois de l’Aune (Aix)


Théâtre Joliette
2 place Henri Verneuil
13002 Marseille
04 91 90 74 28
www.theatrejoliette.fr