Entretien avec Lucile Jourdan, à propos du triptyque Héroïne(s)

Le temps de la créationVu par Zibeline

• 11 février 2020⇒14 février 2020 •
Entretien avec Lucile Jourdan, à propos du triptyque Héroïne(s) - Zibeline

La Cie Les Passeurs crée au théâtre Joliette le dernier volet de son triptyque Héroïne(s), Titre provisoire permanent autour des addictions, Être ou ne pas. Entretien avec Lucile Jourdan, directrice artistique de la compagnie

Zibeline : Pourquoi ce titre, Héroïne(s), Titre provisoire permanent ?

Lucile Jourdan : Il s’agit de dépasser l’obstacle de la dépendance, porter ces textes, avoir un clin d’œil à la polysémie sulfureuse du terme ; mais aussi insister sur le caractère provisoire de toute chose, la précarité des êtres, la fragilité de l’humain, qui donne tant de sens à tout, et laisse ouvert le champ des possibles… Je n’aime pas quand on ferme !

D’où le nom de votre compagnie, Les Passeurs ?

L’idée est de véhiculer les textes, mais pas seulement dans un face à face avec les spectateurs. Ainsi, avec le triptyque nous partageons ateliers d’écriture avec collégiens, lycéens et autres publics dans les lieux les plus divers, de la salle de classe au bar de quartier, avec les auteurs, Sabine Tamisier, Dominique Richard et Sophie Lannefranque, et les comédiennes qui interprètent leurs textes, moi-même, Stéphanie Rongeot et Gentiane Pierre.

Pourquoi avoir choisi de travailler en triptyque sur ce thème et avec des portraits féminins et avec ces trois auteurs particulièrement ?

J’avais très envie d’avoir des femmes seules au plateau, là où je suis, Briançon, il y a beaucoup de femmes isolées. Ce qui me plaît dans cette proposition c’est que l’on est à l’intérieur de la personne, un endroit extrêmement intime, et que cet endroit intime a le droit de parler. Et j’avais très envie de l’avoir au féminin. Nous avons choisi les auteurs en fonction des comédiennes, afin qu’ils puissent vraiment travailler ensemble.

Cette connaissance entre auteurs et comédiennes a influé l’écriture ? Le jeu ?

On a voulu créer de l’autonomie pour les auteurs et les actrices. Chacun a écrit de son côté, mais en connaissant la comédienne qui allait s’emparer de son texte. Cela ne les a pas guidés dans l’écriture, mais ils savaient quelle matière ils avaient en face, quel volume, et lors de chaque résidence on a décortiqué le texte avec eux, les auteurs ont apporté des modifications, ou ont eu envie de réécrire autre chose.

Pour un travail d’anthropologie aussi, aux multiples facettes ?

Oui. On est allés chercher dans les rues. Quand Pierrette Monticelli (codirectrice du théâtre Joliette, ndlr) nous a invités, on a été ravis car cet endroit donnait du sens, nous y avons fait énormément de recherches, les auteurs aussi et tout a été mis en commun. C’est un mode de travail original : au début je songeais à un projet léger, vous vous rendez compte! Le hors les murs m’intéressait vraiment. On en a beaucoup discuté dans la compagnie, on voulait travailler sur le rapport à l’altérité, sous la forme d’un kaléidoscope, d’où la structure en triptyque. Il est donné par bribes, le spectateur est convié à assister à l’élaboration de quelque chose, on a les lectures, les ateliers, les versions définitives, c’est étalé dans le temps. Cela fait partie d’une volonté de questionnement et d’esthétique que le dévider comme cela en une sorte de longue trame, de fresque temporelle. Il y a une temporalité dans la création qui nous est donnée à vivre en même temps.

Un mouvement de résistance contre la culture actuelle du zapping ?

La première image que j’ai eue aux débuts du projet c’est cette image d’un film de Pina Bausch, L’Impératrice, cette femme dans un immense fauteuil au carrefour d’un boulevard urbain où les voitures vont à fond et elle reste sereine… L’idée de se poser dans le flux incessant, prendre notre temps est apparue essentielle : laisser germer tout ça… C’est pourquoi nous nous sommes détachés du temps des institutions.

Comment jouerez-vous le triptyque dans son entier ?

On aimerait le jouer sur deux jours : à 14h le volet 2, le soir même dans les bars le volet 1, le 3e le lendemain dans des entreprises et le soir l’assemblage, c’est-à-dire la réunion des trois auteurs et des trois comédiennes. Cette dernière partie est encore sous forme de projet, il s’agirait de porter au plateau, sous forme de conférence, le récit de l’expérience de l’écriture et de la création théâtrale ainsi que notre rapport au travail et au temps.

Entretien réalisé par MARYVONNE COLOMBANI
janvier 2020

Être ou ne pas
11 au 14 février
Théâtre joliette, Marseille
04 91 90 74 28 theatrejoliette.fr

Photographie : S. Lannefranque, S. Tamisier, D. Richard, L. Jourdan © A. Fillit

Théâtre Joliette
2 place Henri Verneuil
13002 Marseille
04 91 90 74 28
www.theatrejoliette.fr