Le théâtre du Bois de l’Aune programme concerts, créations et soirées jazz. Entretien avec le jazzman Pascal Charrier

Le jazz ou un apprentissage de la libertéVu par Zibeline

• 28 mars 2022 •
Le théâtre du Bois de l’Aune programme concerts, créations et soirées jazz. Entretien avec le jazzman Pascal Charrier - Zibeline

Le théâtre du Bois de l’Aune expérimente une première pour une scène pluridisciplinaire en s’inscrivant dans le dispositif Compositeur associé proposé par le ministère de la Culture et la Sacem. Entretien avec le jazzman Pascal Charrier qui inaugure la formule.

Avec un fonctionnement proche de celui d’un jazz club, le programme se décline sur des concerts, des créations, des projets participatifs, avec aussi des soirées jazz dans le hall. Il y en aura une par trimestre, annoncées en dernier, au gré des passages dans la région des musiciens qui sillonnent l’Europe. Il y aura sept créations en deux ans, les projets portés par Pascal Charrier, ceux en connivence avec le Bois de l’Aune. Au mois de mars, un concert Jazz Experience ouvre le programme, avec Pascal Charrier (guitare électrique et compositions), Leïla Soldevila (contrebasse), Nicolas Pointard (batterie), Julien Soro (saxophone). Écriture et improvisations se mêleront dans un esprit de Jazz US traditionnel.

Zibeline : Le jazz, « c’est là où la balle est au centre » écrivez-vous….

Pascal Charrier : Je trouve qu’en effet le jazz est un endroit où « la balle est au centre » : entre les musiques dites de création, les musiques contemporaines et les musiques d’origine populaire, c’est à dire qui émergent en un lieu et un temps donné de la vie des gens. C’est un courant, un lieu, un espace de création que je trouve incroyable parce que tout y est possible : on n’a pas de limitations en termes esthétiques, en termes de rapport à l’histoire ; la seule chose dont on ne peut faire l’économie, c’est d’avoir un lien à la danse et la mélodie. Au final, c’est quelque chose qui ramène à un rituel populaire, collectif…

Même si on va vers une forme d’abstraction, même si on fait appel à des concepts de rythmes ou d’harmonie complète, on a toujours dans cette musique-là l’injonction de créer quelque chose qui parle à nos racines collectives, de la fonction de la musique, c’est à dire faire danser, rassembler. Je trouve que c’est très puissant : sur ce terrain de jeu-là, il y a une manière universelle qui est unique. 

Toute une histoire…

Bien sûr d’autres musiques ont été créées selon ce principe de rencontre, de polarité, entre le monde occidental et l’Afrique, puisqu’initialement c’est un peu ce vortex, cette rencontre des polarités qui ont créé ce terrain de jeu et cet espace. Mais il a été porté par les puissances de l’empire américain au XXe siècle qui l’ont répandu sur toute la planète et ont rassemblé les musiciens du monde entier sur une manière de se rencontrer. Sans nécessairement s’identifier, créer une musique qui serait nivelée esthétiquement. Au contraire, le jazz, c’est un endroit où esthétiquement il n’y a pas de niveau. On parle de jazz à partir du moment où il y a une manière de mettre en jeu la musique de la scénariser. Tout ce processus-là de fabrication d’une musique à un temps donné est un témoin de l’histoire, de pratiques, d’un temps, et se trouve en lien avec la question de la danse et de la mélodie. Ce terrain-là nous appartient. Je ne peux pas dire exactement « nous appartient », car il y a un vrai problème d’appropriation culturelle, notamment par rapport aux Africains américains qui revendiquent cette musique, mais en tout cas il nous a été donné d’y participer en tant que citoyens du monde et c’est quelque chose qui m’émeut profondément. J’ai le droit, en tant que musicien, que personne blanche occidentale issue du sud de la France, donc de la Méditerranée ayant des racines provençales, ayant grandi en partie avec la communauté maghrébine de ma ville et avec un père guitariste de musique contemporaine et qui joue aussi des musiques traditionnelles ; j’ai aussi étudié les musiques contemporaines, j’étais percussionniste à Strasbourg gamin, j’ai chanté des Missa criola et des hymnes à la Vierge quand j’étais enfant… 

J’ai un lieu où je peux faire ce que je veux, la musique qui vient peut s’écrire dans le temps présent en restant toujours sur le principe que je peux dédier un disque à mes grands-parents, parler du soleil qui se lève, faire une chanson pour mon ami Patrick, ou une qui s’appelle L’espoir pour mon ami Léo qui est un grand tromboniste qui vient d’arrêter le métier parce qu’il préfère être berger dans le Vercors pour élever ses enfants dans la verdure… Bref, quand je me place à cet endroit-là, je peux tout dire. 

Parlez-nous de vos inspirations du quotidien.

Pour le morceau La rouille, c’est mon enfance, les carcasses de voitures autour des fermes, on y jouait et je trouvais que la rouille c’était très beau avec une odeur particulière. Une autre composition, Feuilles rouges, évoque l’automne sur la montagne de Lure, c’est incroyable, on a l’impression que l’on devient tout rouges nous-mêmes… j’ai écrit juste pour la couleur des feuilles… En fait avec le jazz, on a le droit de tout faire, il suffit d’un fil à suivre. Pourtant j’utilise le matériau de composition d’Olivier Messian, le langage de Pierre Boulez, celui de Mingus comme celui du blues ou des chants de bergers perdus sur ma montagne. Tout est possible à partir du moment où « ça » raconte quelque chose qui parle de moi et est censé rencontrer les vibrations cardiaques chez les gens. C’est le coeur, la question du coeur.

Tout ce qui vous touche au sens large alors : vous enregistrez avec le Kami Octet au théâtre Durance l’album Workers-Une Musique Populaire qui s’inspire des combats marquants de l’histoire sociale des USA et de l’Europe… 

Workers est un programme politique mais qui rend hommage à cette même vibration, j’ai été bouleversé par le livre de William Edward Burghardt Du Bois, (Les âmes du peuple noir, éditions La Découverte, ndlr). Il est le premier homme noir à avoir été diplômé de Harvard. Il a une écriture qui pour moi dépasse tout ce que l’on peut imaginer en termes de littérature, même si je ne l’ai pas lu dans la langue, l’écoute de certains passages me fait pleurer, je m’effondre littéralement ! Les âmes du peuple noir a été écrit en 1902, c’est un ouvrage à la fois littéraire, philosophique, sociologique qui traite de la condition des gens de sa communauté aux États-Unis : à cette époque, ils n’ont pas le statut d’être humains dans leur propre pays dont ils sont une force vive en termes de construction puisqu’ils sont au charbon, qu’ils construisent les infrastructures, qu’ils ont des élites intellectuelles etc. Pour moi, notre jazz, cette musique-là, est un fil conducteur qui témoigne de l’histoire et nous porte. Évidemment, on n’a pas les mêmes mises en perspective de la société aux Etats-Unis et en Europe, mais on a quand même eu Django, Pierre Michelot, Joachim Kühn, beaucoup de gens qui ont pu exprimer ce qui venait du fond de leurs vallées, de leurs caravanes. Ce jazz était joué par des gens qui venaient du peuple. J’ai eu vraiment envie de rendre hommage à cette musique qui est pour moi le plus grand courant d’expression musicale qui ait émergé au XXe siècle. L’étincelle de ce feu-là a été allumée par des gens qui n’avaient même pas le statut d’êtres humains dans leur propre pays. Symboliquement, en regard de la structure de nos sociétés, c’est une puissance d’évocation énorme. 

Du Bois dit que l’Amérique a donné peu de beauté au monde si ce n’est cet espace de bravoure de courage : « Le chant qui s’est répandu dans le monde entier et qui a essaimé sur toutes les radios est venu de nous, ces gens qui n’avaient pas le statut de personnes, tout au plus d’animaux ». Quand on pense aux États-Unis, on pense au rock, au blues, à la pop à la soul, et ces véhicules de leur culture ne sont pas dus aux « rednecks ».

Aujourd’hui, c’est toute la vague du hip-hop notamment, et des divas comme Beyoncé, Rihanna. Je n’ai pas une grande connaissance de ces chanteuses mais ce que j’entends chez ces femmes-là et dans la culture de ces divas noires américaines, en termes de voix, ce sont des « messes » ! Certes, il y a d’énormes productions, c’est très commercialisé, mais c’est aussi parce que ces gens n’ont pas d’autre alternative que d’être dans l’extrême puissance s’ils veulent exister. Il leur faut être au-dessus de la société dans laquelle ils vivent, tellement violente, ils n’ont pas le choix d’être dans l’intime, il faut qu’ils « balancent ». Quand on ne s’appesantit pas sur la production, quelle musique ! Ça part de Bessie Smith, de Robert Johnson, de ces chanteurs du Mississipi qui jouaient sur un accord qui se racontaient :  « Je n’ai plus de haricots, faut que j’aille pêcher un poisson car ce soir j’ai la dalle » etc. 

Il ne faut pas se limiter à un communautarisme réducteur. Les États-Unis ont aussi été créés par des esclaves blancs, dans un système de la domination et de l’injustice qui est très bien structuré…

Il y a chez les « rednecks » des gens qui font de la musique incroyable, je ne peux pas leur enlever ça. J’adore le Bluegrass et toutes les musiques à partir du moment où elles viennent des gens, c’est ce qui m’intéresse, qu’elles viennent de la vie des gens.

Et pour vous, précisément, quelles sont les courants qui vous ont fait naître à la musique ?

Il y a quelques années j’ai cherché quelle était la racine du son chez moi. J’ai entendu mon père qui faisait ses gammes et jouait Bach, et je chantais tout ce qu’il jouait. Je connaissais les oeuvres du bout des oreilles. J’ai grandi à la campagne : je m’y dirigeais à l’oreille, j’arrivais à localiser d’où venait le son en fonction du vallon, de la direction des vents, de la température, de la saison… j’en ai gardé d’être toujours dans un double rapport à l’écoute : une écoute des sons et de leur espace, ce qui m’a permis de développer une hypersensibilité aux timbres, aux résonances et à la précision, ce que j’ai matérialisé en pratiquant la musique avec cette guitare et en retrouvant cette matière brute dans laquelle j’essaie de me replonger, un chant de berger perdu dans la montagne. Puis il y a eu une rencontre aussi sur la montagne de Lure où j’ai passé du temps avec mes grands-parents avec un berger musicien un peu fou qui planquait des bonbons et disait que c’étaient les fées qui les avaient mis et qui nous jouait de l’accordéon.

PROPOS RECUEILLIS PAR MARYVONNE COLOMBANI
Février 2022

À venir
Jazz Experience
28 mars
Théâtre du Bois de l’Aune, Aix-en-Provence
04 88 71 74 80 boisdelaune.fr

Photo : Pascal Charrier © Philippe Clin