Entretien avec Emmanuel Pahud à propos du Festival International de musique de chambre de Salon-de-Provence

Le Festival de Salon toujours debout !Vu par Zibeline

• 31 juillet 2020⇒8 août 2020 •
Entretien avec Emmanuel Pahud à propos du Festival International de musique de chambre de Salon-de-Provence - Zibeline

Le Festival international de musique de chambre de Provence aura lieu. Entretien avec le flûtiste Emmanuel Pahud, l’un des trois fondateurs de cette manifestation aux côtés du pianiste Éric Le Sage et du clarinettiste Paul Meyer.

Zibeline : En nos temps troublés que signifie maintenir un festival ?

Emmanuel Pahud : Nous vivons dans un désert culturel depuis trois mois. Après la soirée de lancement, le 12 mars, tout s’est arrêté. Il était alors urgent de ne rien faire, attendre. La crise a paralysé tout le monde, chacun l’a vécue avec le confinement, en France de façon encore beaucoup plus radicale que ce que j’ai pu vivre par exemple en Allemagne où c’était beaucoup plus relatif disons. Artistiquement, culturellement, il était important pour nous de maintenir le cap au plus près possible de ce nous avions prévu de faire de façon à avoir vraiment le sentiment d’un retour à la normale. C’était le meilleur signal à donner je crois dans ce moment de post-Tchernobyl culturel dans lequel on se trouve un petit peu à l’heure actuelle.

Comment les contraintes imposées au spectacle vivant transforment le festival ? Vont-elles toucher à son esprit ?

Dans l’essence, l’esprit du festival reste intact. L’idée est pour le moment de se maintenir grâce à la présence de tous les musiciens qui étaient prévus au départ, aucun n’a annulé et tous pourront voyager. Nous envisageons les choses de façon constructive. L’envie de se retrouver, l’intimité vraiment particulière qui se dégage des différents lieux de spectacle (abbaye de Sainte-Croix, église Saint-Michel, cour Renaissance du Château de l’Empéri) en sera magnifiée. Il y aura effectivement moins de public et la signification de partager ces moments musicaux ensemble sera d’autant plus forte. On sait qu’on accueillera les Salonnais, bien sûr, et les gens de la région, bien sûr ; le public qui venait d’un autre continent habituellement chaque été en Provence pour suivre nos concerts ne pourra pas venir, mais les spectateurs qui venaient d’Europe le feront. Nous travaillons encore sur la forme. Le gros défi sera pour les équipes techniques ! Peut-être aurons-nous la possibilité de produire les évènements tels qu’ils étaient prévus au début, je ne pense pas que ce sera réalisable pour tous les spectacles. Mais on verra, on trouvera de toute façon des solutions, et toute la programmation a priori devrait être assurée, puisque tous les artistes seront là.

À l’abbaye de Sainte-Croix, c’est vraiment tout petit…

Entre nous, ce serait formidable de jouer là, il y a une très belle terrasse, pourquoi pas l’utiliser et déplacer le concert en plein air en gardant la magie du lieu… Tout cela est envisageable. Nous étudions également des reports dans d’autres lieux, à d’autres horaires, quitte à utiliser le Château de l’Empéri un peu plus… Il faut faire pour chaque projet une dizaine de variations différentes à des échelles différentes. L’avantage est que nous sommes entre nous, musiciens, donc artistiquement nous pouvons prendre les décisions rapidement. Du côté de la production, on a une équipe qui est rôdée, qui tourne magnifiquement avec l’équipe du théâtre de la ville de Salon, et la communication aujourd’hui avec les réseaux sociaux se fait de façon très rapide. Je pense que plus on attend et plus on se rapproche de la formule originale.

Si nous avions pris les mesures au mois de mai nous aurions dû tout annuler, alors que là les cinémas commencent à rouvrir…

Comment avez-vous reçu l’injonction présidentielle aux artistes à se réinventer ?

Il y a tellement de formes différentes d’exercer dans les arts. Les artistes qui inventent ce sont les compositeurs, les écrivains, les créateurs. En tant qu’artistes-interprètes, nous composons les programmes, la programmation, ce que l’on fait avec qui, pourquoi, quel projet, sous quelle forme… Il est vrai qu’avec les nouveaux médias sont nées certaines formes pour faire de la musique ensemble ; parfois c’est amusant, la musique aux balcons, l’utilisation des plateformes, les orchestres zoom… Cela n’a rien à voir avec faire de la musique ensemble, être présents physiquement dans la même salle et vivre une expérience qui disparaîtra ensuite, ce qui est une démarche foncièrement artistique. Je pense que notre Président, comme dans beaucoup de ses discours, essaie de jouer le rôle à la fois de guide et de médiateur. Le problème réside dans le fait que les artistes -du moins les artistes indépendants- ont eu très peu de soutien structurel durant cette période, puisque toutes ces « choses » que l’on fait en streaming coûtent de l’argent, il faut investir pour louer l’équipement, payer les gens qui vont produire etc. Bref, il y a des technologies qu’il faudrait utiliser. Je crois que nous, les artistes, avec les producteurs des spectacles, les producteurs discographiques, de distribution de musique, on peut réinventer des projets. Chaque pays réagit en fonction de ses organisations : la structure fédérale en Allemagne, qui est parfois une aide pour certaines choses, est en l’occurrence un frein, chaque land décide selon ses propres critères ; en France ce n’est pas le cas, et je crois que la culture va renaître plus rapidement. Cet été, notamment, les festivals tels que celui de Salon-de-Provence et les autres qui recommenceront à ce moment-là et qui pourront financièrement tenir le coup et oseront, seront bien sûr des pionniers de cette nouvelle « ère post-covid ».

L’importance de la transmission, le fait de se projeter sont essentiels aussi pour le Festival de Salon…

Le plaisir de se retrouver d’année en année nous réunit à Salon, artistes de différentes générations et publics. Maintenant nous sommes des artistes « confirmés », nous faisons venir des artistes plus jeunes, ou d’autres de différentes cultures. La transmission est essentielle. Ainsi Éric Le sage rend hommage à son professeur Maria Curcio, qui l’a marqué très profondément et qui était dans la directe lignée de l’héritage schumannien. Maria Curcio a fait des master class depuis la maison des Le Sage, aux débuts du festival, c’était une sorte de mascotte, un tout petit bout de femme, mais avec une telle intensité au piano ! D’autre part, nous nous adressons au jeune public, celui de demain. Nous jouons de la musique pour eux, cette année L’Histoire de Babar de Francis Poulenc, Le roi qui n’aimait pas la musique de Karol Beffa (un génial contemporain), Le carnaval des animaux de Saint-Saëns. Souvent on voit les gamins danser et chanter lors des concerts. En parlant de contemporains, nous présentons lors de petits récitals les musiciens, notamment les jeunes, puis on réunit la « fine équipe » pour les grands concerts au Château de l’Empéri. Cette année il n’y aura pas là de gradins, on espacera les chaises un peu plus, du coup la jauge va un petit peu diminuer mais pas dans des proportions terribles et l’ambiance sera extraordinaire pour profiter de la musique au coucher du soleil à la tombée de la nuit.

Entretien réalisé par MARYVONNE COLOMBANI
Juin 2020

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Salon Festival international de musique de chambre de Provence

31 juillet au 8 août
Divers lieux, Salon-de-Provence
04 90 56 00 82 festival-salon.fr

Photographie : Emmanuel Pahud © Aurélien Gaillard