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Plein les yeux et plein les oreilles : la programmation du Domaine d’O percute, performe et poétise le monde

Le Domaine vise O

 Plein les yeux et plein les oreilles : la programmation du Domaine d’O percute, performe et poétise le monde - Zibeline

C’est chaque fois tellement plaisant à signaler que cette année encore on le souligne : le pôle artistique du Domaine d’O, dirigé par Valérie Daveneau, est entièrement féminin. Il n’est pas ici question de tenter une étude sociologique sur l’éventuelle incidence de cette situation dans les choix de programmation, mais il est bon de réaliser qu’il souffle un vent frais sur ce haut lieu du spectacle vivant montpelliérain. La Métropole, qui a repris la gestion du lieu depuis le transfert des compétences avec le Département, augmente « un peu » (Bernard Travier, délégué à la culture) son financement pour cette rentrée, qui passe à 3,5 millions d’euros (une part de 120 000 € est réservée au budget purement artistique).

22 spectacles cette année sont accueillis, dont 4 coproductions, avec une nette tendance à aborder des sujets liés aux questions d’actualité (émancipation féminine, transformation de soi dans une société de plus en plus individualiste, rapport à la différence, qu’elle soit sociale, sexuelle, géographique), abordées par des compagnies souvent « jeunes », ce qui marque la volonté de cibler le Domaine d’O comme un lieu de théâtre émergeant.

La Cie fondée par Julie Bertin et Jade Herbulot (Birgit Ensemble) est née en 2014 suite à la création du projet Berliner Mauer : vestiges, repris à l’automne 2019 à l’occasion des 30 ans de la chute du Mur de Berlin. Grande fresque sur ce basculement dont est sorti un monde sans blocs, dit-on, sans opposition visible et tout en Guerre froide entre libéralisme et communisme, où tout est devenu marchandise et la peur généralisée à l’échelle de la planète. Mise en scène inventive et distribution nombreuse sont à la clé de ce spectacle qui prend l’Histoire à bras le corps.

Les Guerrières ordinaires de la Cie montpelliéraine Les Grisettes sont trois, qui s’expriment à travers les mots de Magali Mougel dans cette coproduction du Domaine d’O. Trois monologues croisés, où Leda, Lilith et une dernière qui n’a pas de nom racontent les guerres engagées par les (leurs) hommes, père, mari, employeur, dont après avoir été les victimes, elle deviennent des combattantes (mise en scène Anna Zamore).

Autre coproduction, Nickel, du Théâtre National Immatériel (Chalon-sur-Saône), histoire d’un lieu, partition visuelle, dansée, textuelle, où le temps passera très vite, depuis l’époque de l’extraction du nickel, à celle où l’usine est devenue un bar underground traversé par la vague du voguing, jusqu’à un futur (proche) où des chasseurs-cueilleurs y viennent récolter des champignons poussés dans les ruines du capitalisme… Avec 6 comédiens-performeurs ; résolument décapant.

La programmation circassienne est comme toujours de haute volée, avec 6 « spectacles monuments » (Laurie Quersonnier, programmatrice cirque), dont celui de la Cie Baro d’Evel (on avait tout simplement adoré leur Bestias), Falaise, est peut-être le plus haut : il y aura encore un cheval, et des pigeons, et des humains troublants de poésie.

Les spectacles spécifiquement destinés aux enfants se déclinent sur la programmation éveillée de Saperlipopette en vacances, et la saison sera ponctuée de concerts variés (Renan Luce, BCUC), avec un point d’orgue pour les 20 ans du Cosmic Groove Airlines, lui aussi monument montpelliérain, qui invite 4 artistes à la fois mondialement connus et pointus (Martha High, choriste de James Brown, Osaka Monaurail, Aurora & the Betrayers, et un groupe africain mystère) ; la classe absolue.

ANNA ZISMAN
Septembre 2019

Domaine d’O, Montpellier
0 800 200 165 domainedo.fr

Photographie : Nickel © Crestani


Coup de cœur

Sarrazine

Julie Rossello Rochet (Cie La Maison, Valence) ressuscite en quelques sortes cette écrivaine météore qu’a été Albertine Sarrazin, née à Alger de parents inconnus en 1937, morte à Montpellier 29 ans plus tard. Rebelle et amoureuse des mots, elle a raconté sa vie fulgurante dans trois magnifiques romans autobiographiques (La Cavale, L’Astragale, La Traversière), aujourd’hui encore connus, mais souvent détachés de son auteure pourtant si charismatique et troublante. Nelly Pulicani s’empare du texte inspiré de ces écrits aux allures de coups de poing, mise en scène par Lucie Rébéré. Prostitution, hold-up à répétition, grand amour, prison, évasion : c’est ça la vie d’Albertine Sarrazin. « Mon passé me plait, je n’en changerais pour rien au monde (…), et je porte, mentalement, la tête si haute que j’en ai parfois des crampes » (Biftons de prison) Ce ne sera pas un biopic, bien sûr. Mais une plongée enivrante, que seul le théâtre peut rendre, à la rencontre de cette femme exceptionnelle.

ANNA ZISMAN
Septembre 2019

Photographie : Sarrazine © Jean Louis Fernandez


Domaine d’O
178 rue de la Carriérasse
34090 Montpellier
0800 200 165
domainedo.fr