Vu par Zibeline

L’Art à l’endroit, parcours dans les rues d'Aix

L’art au centre

L’Art à l’endroit, parcours dans les rues d'Aix - Zibeline

Peu avant les grandes manœuvres d’ouverture marseillaises, Aix prenait quelques avances avec un parcours d’œuvres contemporaines en centre ville…

L’Art à l’Endroit offre une quinzaine d’œuvres inédites ou plus anciennes, certaines réactualisées, visibles gratuitement (sauf à l’abbaye de Silvacane) jusqu’au 17 février. Installées dans les lieux publics, ou donnant l’opportunité de découvrir certains lieux privés ou fermés depuis longtemps comme la discrète chapelle romane Notre-Dame de la Consolation. Mais il ne s’agit pas seulement de poser l’art au bon endroit lorsqu’il est question d’art public adressé aux passants anonymes, encore faut-il qu’il soit bien conçu…

Des perspectives

Maillon faible des expositions inaugurales, L’Art à l’endroit laisse dubitatif. Dommage ! le projet d’intégrer la création contemporaine à l’échelle d’un territoire, en prenant acte de l’environnement, avait plus d’un atout dans sa poche. Comme celui d’offrir un parcours temporel et géographique dans l’espace public ; faire dialoguer architectures patrimoniales publiques et privées, voire sacrées, avec l’art contemporain ; créer des contrepoints, des vibrations, des résonances ; sensibiliser le public et les habitants d’une ville considérée comme un «joyau architectural» à une création polysémique. Tels étaient les enjeux de ce parcours aixois imaginé par Xavier Douroux, codirecteur du Consortium à Dijon, qui veut «ne pas renoncer à voir l’art comme un lien sociétal». Sauf que certaines haltes sont décevantes, les œuvres n’ayant pas été créées en lien avec l’espace public, comme laissées hors champ. Et si le parcours joue habilement sur les mises en perspectives des rues, des places, des façades, des fontaines pour alimenter la découverte des œuvres et jouer sur l’effet de surprise -les villes italiennes de la Renaissance ne nous ont-elles pas montré la voie ?-, ce paramètre ne peut à lui seul être un gage de réussite.

À la frontière entre le passé architectural aixois et le nouveau quartier du forum culturel, la sculpture en aluminium peint de Mark Handforth, Horseshoes, redonne une échelle proche du mobilier à cet endroit particulier qu’est la ville des affaires. Trois formes en fer à cheval imbriquées symbolisent «le lien entre ancien et moderne» (!) selon l’artiste anglais qui connaît bien la ville pour avoir déjà exposé à la Fondation Vasarely. Quelques heures après son installation, les passants la traversent par amusement ou transforment ses assises en banc public : pari tenu d’une réappropriation ludique…

Sur les marches du Palais de justice, l’installation aux couleurs pastel de Franz West est plus iconoclaste ! L’artiste autrichien décédé en juillet dernier évoque ici la procédure judicaire à travers un assemblage de formes organiques échappées des hautes grilles défensives, tels des appendices vivants. Rien de véritablement neuf dans ce Room in Aix qui succède à Room in Rome, mais une parfaite maitrise de l’espace public, comme dans ses installations à la place Vendôme à Paris ou au Château de Versailles.

Pas inédit non plus, mais poétique en diable, l’arbre millénaire du suisse Ugo Rondinone (déjà exposé à la 52e Biennale de Venise) s’inscrit à la perfection dans la place Saint Jean de Malte : ses lignes spectrales jouent brillamment avec les lumières des façades de l’église et du musée Granet.  Quant à «la plateforme de vie pour une petite communauté» que représente Le Monument de Xavier Veilhan, et dont l’ampleur rouge flamboyante tranche singulièrement avec la cour intérieure de l’Hôtel de Ville, peut-être servira-t-elle de décor aux traditionnelles séances photos des jeunes époux…

Visibles ?

Les Four Personal Cages de Sofia Taboas, écrasées par l’architecture du palais Monclar s’échappent sur le trottoir de la Cour d’Appel, rappelant au badaud les tourments affectés aux actes et aux jugements humains. Tandis que le divin, la compassion, le recueillement pénètrent en quelques formes d’incarnation dans les œuvres de Marc Camille Chaimowicz, le plus intérieur des créateurs qui composent ce parcours. Son Prie-Dieu, de bois simple et coussin damassé, rouleau d’écritures imprimées en coupures de journaux comme barre d’appui, comme unique et humble mobilier de prière, occupe à lui seul éclairé dans la pénombre le centre de la nef de la modeste Chapelle Notre-Dame de la Consolation, dont le rôle d’apaisement fut affilié dans le passé à l’hôpital mitoyen. Ce parti pris d’une esthétique loin de la radicalité ou des effusions formelles de ses contemporains impose sa discrétion dans l’abbaye de Silvacane. Dans l’armarium, Resting…and learning en réinventant les 102 livres pratiqués autrefois par les moines cisterciens, invite à des satisfactions intérieures débarrassées des consommations compulsives offertes au dehors, fussent-elles sous le couvert de l’alibi culturel.

Sur le cours Mirabeau, axe majeur de la cité patrimoniale, des ronds blancs sur fond rouge vif se substituent à l’écorce naturelle en demi-teintes du platane, un des symboles de la Provence. Blasés par les coruscantes fêtes de Noël encore proches, les passants semblent ignorer ces enrubannages ostentatoires et décalés pourtant à profusion signés Yayoi Kusama. Un autre travail n’attire guère plus l’attention du chaland. La Coréenne Kimsooja a apposé sur plusieurs façades ses drapeaux utopiques. Placardés au-dessus de la ligne d’horizon et réalisés sous des couleurs plutôt pâlottes, ses Flags ne s’offrent qu’au hasard d’un regard attentionné…

Plouf !

Le carrosse en aluminium peint de Rachel Feinstein, intitulé Puritan’s Delight, s’est positionné dans le premier bassin de la fontaine de la Rotonde. Vu des abords de la place, cet étrange insecte noir invite à s’approcher pour l’observer de plus près ; las ! Il faut pour cela franchir le flot incessant des voitures. Une fois à proximité, le véhicule stylisé apparaît comme démembré : serait-ce le délice sobre et ironique d’un puritain en roue libre, adepte du second degré ?

Le travail de Thomas Houseago est nettement plus convaincant. Place de l’Université, Sitting Woman, une femme de bronze -ou peut-être d’argile ?- est assise comme en deuil, le buste tourné vers la cathédrale d’Aix et son sublime Retable du Buisson Ardent. D’un côté, son œil étrangement absent laisse songeur, de l’autre, elle n’a plus de visage. La sculpture est quasiment coupée en deux, de sorte que le regard la traverse par une mince échancrure pour offrir d’étroites perspectives sur les architectures qui l’entourent.

Un peu plus haut, dans la cour en pierre blonde du Mausolée Joseph Sec, un bas-relief impressionne. Il fallait bien ces dimensions conséquentes au Flowering Plant Panel pour que l’œuvre ne rétrécisse pas sous le regard des statues datant de la Révolution. On est aux portes du Service des Vaccinations, et il est plaisant d’imaginer le voyageur en partance pour les pays chauds qui viendra se prémunir contre la fièvre jaune et tombera sur ces grandes fleurs en tuf calcaire, prélude à l’exotisme. À noter que contrairement au projet initial, le travail de Yuang Yong Ping prévu dans le patio du GTP a été installé à l’Hôtel de Gallifet. Quant à celui de Jorge Pardo, il a été annulé.

MARIE GODFRIN-GUIDICELLI, CLAUDE LORIN, GAËLLE CLOAREC
Janvier 2013

L’Art à l’endroit se découvre jusqu’au 17 février à pied ou en diabline électrique, muni d’un dépliant. Parcours entre 1h à 1h30.

www.mp2013.fr