François Cervantes nous parle de sa dernière création et du reste

« La période n’est pas du tout inspirante »

François Cervantes nous parle de sa dernière création et du reste - Zibeline

Dans Le cabaret des absents, François Cervantes met en lumière celles et ceux qui ne poussent pas les portes d’un théâtre. Entretien avec l’auteur, metteur en scène et directeur de la compagnie L’entreprise.

Pour François Cervantes, le théâtre est avant tout une œuvre collective. Dans sa nouvelle pièce, on retrouve la complice Catherine Germain, figure emblématique de la compagnie, ainsi qu’Emmanuel Dariès que l’on a pu voir dans Carnages. Ils sont rejoints de nouveaux venus, Théo Chédeville, Louise Chevillotte, Sélim Zahrani et Sipan Mouradian, rencontrés à l’occasion de la précédente création, Claire, Anton et eux, écrite pour de jeunes acteurs du Conservatoire national supérieur d’art dramatique. Trois générations d’actrices et d’acteurs qui illustrent la volonté de l’auteur d’élargir la communauté du théâtre.

Zibeline : Vous avez écrit Le Cabaret des absents, en vous inspirant de l’histoire vraie du sauvetage du Théâtre du Gymnase. Qu’elle est-elle ?

François Cervantes : Gaston Defferre est alors maire de Marseille. Considérant qu’il y a trop de théâtres en ville, il compte se séparer du Gymnase, abandonné dans l’attente de sa destruction. Alors qu’il a en projet le site pétrolier de Fos-sur-Mer, il accueille Armand Hammer, directeur d’Occidental Petroleum, grosse compagnie pétrolière aux États-Unis. Après leur rendez-vous, à la grande surprise du maire, le riche entrepreneur demande à visiter le Théâtre du Gymnase. Ce dernier explique que ses parents, en 1897, ont fui la Russie pour les États-Unis car ils étaient persécutés en tant que juifs. Le bateau, en mauvais état, a fait escale à Marseille pour des réparations. Les parents qui n’ont pas de sous et pas grand-chose à faire marchent dans les rues de la ville. Un jour d’orage, ils se réfugient sous le balcon de l’entrée du théâtre. Une ouvreuse les fait entrer pour qu’ils se mettent au chaud. Ils assistent au spectacle et sont tellement enchantés qu’en rentrant ils font l’amour dans la cabine du bateau. Ce spectacle est La dame aux camélias et l’enfant qui naît de ces ébats est appelé Armand, comme le héros de la pièce. C’est pour cette raison qu’Armand Hammer donnera de l’argent pour restaurer le Gymnase. Il sera invité à l’inauguration en 1986. Depuis, une plaque à son nom est apposée à l’entrée. Cette très belle histoire a été un déclencheur de l’écriture du Cabaret des absents.

Que raconte ce Cabaret des absents ?

Les relations entre une ville et un théâtre et tous les hasards qui tournent autour. On fait beaucoup de statistiques pour connaître les gens qui viennent aux spectacles. Mais dans un théâtre, il y a beaucoup plus d’absents que de présents. Dans la pièce, entre des numéros de cabaret, des personnages apparaissent et expliquent pourquoi ils ne sont pas là. C’est une manière de les rendre manifestes et de montrer que ce lieu est fait pour une communauté très élargie, où même ceux qui n’y sont pas veillent sur lui. Un lieu où l’on partage émotions et pensées et où les absents sont quand même concernés par la représentation. Quelqu’un peut aller au théâtre et le lendemain, au café, parler de la soirée qu’il a passé. Les dix personnes qui vont l’écouter, d’une certaine manière, ont aussi participé à cette soirée. Il y a des spectacles dont j’ai des souvenirs assez précis et que je n’ai jamais vus.

Au cours des « debriefings » qui ont eu lieu pendant les répétitions, les acteurs pouvaient jusqu’à remettre en question des passages voire des personnages de la pièce. Ce fonctionnement est-il commun chez les metteurs en scène ?

Avec moi, les acteurs ont plus affaire à un auteur qu’à un metteur en scène. Le texte était encore en train de s’écrire et a continué à s’écrire jusqu’au dernier moment. On teste, on modifie. Chacun peut amener son regard. Cet aller-retour permanent entre l’écriture et le plateau est pour moi une des choses les plus agréables et les plus spécifiques au théâtre. Par principe, une œuvre théâtrale est collective. Je ne pense pas qu’il y ait un texte qui descende du ciel, qui s’impose à une équipe d’acteurs et qui empêche toute traduction ou adaptation. C’est un élément à travailler parmi d’autres. Je trouve d’ailleurs dommage qu’un spectacle soit répété puis joué le soir d’une première. Ce n’est pas très naturel qu’il soit jeté à un public sans jamais avoir été avant frotté à des enfants, des amis, des petits groupes, pour le réajuster.

Votre univers est régulièrement habité de clowns, de masques, de marionnettes. Sont-ils présent dans Le cabaret des absents ?

Il y a un personnage de masque, un duo de clowns et un numéro de magie qui sont des éléments intermédiaires entre le cabaret, le cirque et le théâtre. Je me suis posé pendant des années la question dramaturgique sur le statut des masques. Pour moi, ils représentent des morts, les disparus, donc les absents. Mais ces morts-là sont extrêmement vivants, ils élargissent le champ de la vie. Je trouve très belle cette contradiction. Ce qui se passe entre l’acteur et le masque parle autant de ce qui est mort en nous et qu’on essaie de faire revivre que de ce qui est mort autour de nous et avec quoi on se connecte.

Vous écrivez : « Nous connaissons tous des gens qui n’ont jamais passé la porte d’un théâtre, mais pour qui, pourtant, nous continuons à faire du théâtre ». Qu’entendez-vous par là ?

Je pense par exemple à ma famille paternelle espagnole, des gens sédentarisés du côté de Valence qui travaillaient la terre. J’ai puisé énormément de choses dans les rituels de rassemblement, les paroles échangées. Ma culture intuitive théâtrale s’est enracinée dans ces longues soirées passées dans cette communauté. Ce sont pourtant des gens qui n’ont jamais mis les pieds au théâtre mais il y avait une science du collectif, une générosité qui m’ont donné goût aux soirées, au plaisir de rencontrer des inconnus, de partager des choses avec eux. Au contraire, la famille du côté de ma mère, issue de la bourgeoisie tourangelle, donnait plutôt une impression d’ennui alors que ce sont des gens dont on pourrait dire qu’ils étaient beaucoup plus cultivés. Ce que je veux dire, c’est qu’il y a tout un tas de gens qui n’ont jamais passé la porte d’un théâtre et qui ne savent pas que c’est fait pour eux. Si un recueil de poèmes peut circuler pendant des générations, la vraie cérémonie du théâtre est dans l’instant présent.

Depuis 2004, votre compagnie, L’Entreprise, est implantée à la Friche la Belle de Mai, à Marseille. Dans quelle mesure ce lieu et cette ville influencent, nourrissent votre répertoire ?

Le fait d’avoir décidé d’y vivre, d’être dans cette lumière, de croiser ces gens, d’entendre ces bruits m’influence beaucoup. J’aime Marseille parce qu’elle est cosmopolite, plus méditerranéenne que française. C’est rare que je passe une journée sans éclat de rire en écoutant les conversations. La parole a une place particulière dans la ville, avec des formules inventées et une facilité à parler incroyable. Quand il y a un problème, il est dissout dans la parole jusqu’à ce qu’il disparaisse. C’est sans doute le métissage entre les différentes cultures, les univers qui se cognent, qui ont enrichi cette parole. C’est une ville assez théâtrale dans la manière dont les gens vont à la rencontre les uns des autres. Le Cabaret rend bien compte de cela car c’est un spectacle construit par contraste.

Comment vivez-vous le traitement infligé aux arts par le gouvernement ?

J’ai beau le tourner dans tous les sens, je ne comprends pas ces décisions arbitraires alors que les théâtres avaient déjà pris beaucoup de précautions et s’étaient mobilisées assez vite pour changer les horaires, les jauges, les déplacements. J’ai été extrêmement choqué de ne pas entendre parler du tout de culture, dans certaines déclarations. Quelque chose est en train de glisser de l’art vers l’événementiel ou la distraction. On risque de mesurer un peu plus tard tout ce qui est en train de se passer.

Pensez-vous justement que le monde de la culture en gardera des stigmates ?

Cette crise est en train de révéler qu’il y a un changement de monde dont on ne sait pas grand-chose et qui est en train d’accélérer. Cela fait plusieurs années que la technologie a installé une violence et on commence à voir le dos du dragon. L’édifice théâtral tel qu’il a été construit va être très fragilisé pour sans doute plusieurs années. On peut craindre une catastrophe économique, peut-être sociale, et un dérèglement des relations dont on a du mal à mesurer l’amplitude. Peut-être que cela peut aider à poser des questions qui sont vraiment essentielles, à accompagner.

Est-ce une période inspirante ?

Il y a une telle cacophonie de discours et une telle urgence assénée tous les jours que la période n’est pas du tout inspirante et fertile. Cela met en alerte, cela me fait travailler très profondément de manière instinctive, presque animale. Mais les choses vont ressortir dans un petit moment. Les chocs que j’ai vécus n’ont pas du tout été traduits tout de suite en termes d’écriture. En revanche, cela m’emmène dans des zones différentes.

Propos recueillis par LUDOVIC TOMAS
Janvier 2021

20 au 22 janvier (pour les professionnels uniquement)

Théâtre du Gymnase, Marseille

08 2013 2013 lestheatres.net

Photo François Cervantes © Melania Avanzetto

Théâtre du Gymnase
4 rue du Théâtre Français
13001 Marseille
08 2013 2013
http://www.lestheatres.net/