Vu par Zibeline

Fan-Tan, exposition consacrée à l'artiste dissident Ai Weiwei, au Mucem jusqu'au 12 novembre

La délicatesse de l’iconoclaste Ai Weiwei

• 20 juin 2018⇒13 novembre 2018 •
Fan-Tan, exposition consacrée à l'artiste dissident Ai Weiwei, au Mucem jusqu'au 12 novembre - Zibeline

Judith Benhamou-Huet joue carte sur table : « Ai Weiwei est une star internationale du monde de l’art. On a vu beaucoup d’expositions dans le monde mais celle du Mucem est l’une des plus spectaculaires ». Que faut-il donc attendre de cette exposition, pardon, de ce spectacle ? Dès lors Guy Debord nous rattrape avec La société du spectacle écrit en 1967 ! Il faudra dépasser la monumentalité ostentatoire de certaines installations pour explorer l’envers du décor : son histoire familiale, sa trajectoire personnelle, sa rage contre l’injustice. « C’est là que se dessine le destin d’Ai Weiwei » rappelle la commissaire d’exposition qui a pénétré l’antre de l’artiste exilé à Berlin depuis 2015, interdit de séjour dans son pays natal, la Chine, où il fut détenu durant 81 jours en 2011 puis assigné à résidence en 2013. Parcours compliqué entre l’Asie et l’Occident, à l’image de celui de son père, le poète et érudit Ai Qing qui connut l’exil et le camp de rééducation avant sa réhabilitation en 1979.

Militant de l’avant-garde chinoise dans les années 1993/96, vent debout contre les autorités après le séisme du Sichuan en 2008, défenseur des migrants réfugiés en Grèce (il a réalisé le film Human Flow), Ai Weiwei affronte les réalités avec la puissance d’un bulldozer. Une force matinée de délicatesse contenue dans ses pièces, visible au-delà du faste pour qui creuse l’intimité, apprécie l’humour, saisit l’impact du détournement et comprend l’influence de Duchamp et Warhol dont il découvrit les postures radicales pendant ses études à New York. Car c’est aussi dans le ready-made et la marge qu’il a nourri sa réflexion. Plusieurs strates de lectures sont à l’œuvre dans ses créations, la première basique et immédiate, les deuxième et troisième plus analytiques selon les points de vue chinois et occidental. Car Ai Weiwei fait la passerelle entre deux mondes qui se méconnaissent : l’art traditionnel chinois et l’art conceptuel occidental. De ces allers-retours est né « un artiste subversif » tout autant qu’hyper connecté et ultra créatif comme en témoigne l’exposition Fan-Tan dont le titre espiègle fait référence à un char d’assaut anglais qui a opéré sur le sol français durant la Première Guerre mondiale et au nom d’un jeu de paris local comparable à la roulette. Une énième pirouette d’Ai Weiwei…

Dans la série des objets spectaculaires, pierres angulaires de son travail, deux savons de Marseille en bronze couleur jade, pesant 1 tonne chacun, gavés d’huile d’olive et gravés d’articles de la Déclaration des droits de l’homme et des droits de la femme. La Colored House de 8 tonnes, témoin d’une culture ancestrale en voie de disparition, aux structures en bois badigeonnées de peinture industrielle criarde. Surveillance Camera with Plinth sculptée dans le marbre qui évoque la mise sous surveillance permanente des populations. Ou encore le Grand lustre composé de 61 lustres accrochés à un gigantesque porte-bouteilles, nouveau clin d’œil à Duchamp dont il est l’héritier dans l’esprit et dans la forme. D’autres plus modestes s’immiscent dans le parcours, des objets anciens détruits ressuscités en œuvre d’art (« objets absurdes »), des objets détournés (la découpe d’un I-Phone), d’autres issus des collections du Mucem (lanternes magiques, carte-réclame qui évoquent la filiation historique entre la France et la Chine), un mur de citations personnelles et des archives sur son père qui découvrit, avant lui, le port de Marseille. C’était en 1929 à la Joliette.

MARIE GODFRIN-GUIDICELLI
Juillet 2018

Fan-Tan
jusqu’au 12 novembre
Mucem, Marseille

Photos : Mucem, Scénographie Ai Weiwei Cécile Degos, Juin 2018 © Francois Deladerriere


Mucem
Môle J4
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