Entretien avec Macha Makeïeff, directrice de La Criée, théâtre national de Marseille

La Criée, une maison « d’aiguillage et de redistribution »

Entretien avec Macha Makeïeff, directrice de La Criée, théâtre national de Marseille - Zibeline

Avec 65 propositions dont 35 spectacles, le théâtre national de Marseille promet une saison sous le signe des Joies souveraines. Entretien avec sa directrice Macha Makeïeff.

Zibeline : Pourquoi avez-vous intitulé la saison Les joies souveraines ?

Macha Makeïeff :C’est purement une intuition puisque le titre a été trouvé avant la pandémie. Il est important d’aller plus haut que les préoccupations pragmatiques. C’est le rôle de la chose artistique que d’aller vers une réjouissance et vers le rêve. La saison s’adresse au public en termes de spiritualité mais aussi de contestation. Elle porte un regard très politique sur la planète, la place de l’homme dans la société, la difficulté à vivre pour certains. Joies souveraines, c’est une façon d’accueillir, de dire que grâce aux arts on a cette double dimension, quelque chose d’à la fois joyeux et souverain.

Quelles contraintes vous impose la crise sanitaire ?

On est dans un entre-deux. Je crois que la Ministre a très bien défendu le spectacle vivant et l’idée qu’il fallait avoir des salles pleines et des jauges entières pour ne pas dénaturer le théâtre et surtout ne pas avoir une économie qui se fragilise pas trop. Et puis, crac, on est en zone rouge. Donc c’est demi-jauge. J’ai d’abord pris cela comme une adversité mais comme nous avons beaucoup de belles propositions et de grands sujets à relayer et faire connaître, on va essayer de voir avec les artistes si quelquefois on peut faire une représentation supplémentaire. Concrètement, les salles seront occupées à moitié et on va inscrire les personnes qui appelleront sur des listes d’attente. Si tout d’un coup nous ne sommes plus en zone rouge, on remplira les salles. Cela va être un exercice un peu sportif mais c’est quand même moins triste que les annulations du trimestre dernier.

Si la zone rouge devait durer, ne craignez-vous pas les incidences financières ?

Forcément. Pour nous qui sommes dans un système vertueux avec une part importante de recettes propres, c’est la double peine. On accuse déjà 30% de réservations en moins (à la fin août, ndlr). On fait passer le message que pour soutenir les artistes et son théâtre, il faut acheter des places. Aujourd’hui, il n’y a pas d’alternative. Si on a moins de recettes propres, on sera un peu plus fragilisés, c’est certain. Mais le Premier ministre a parlé de compensations, on fera les calculs qu’il faut pour ne surtout pas pénaliser les artistes et retrouver notre équilibre. Nous sommes un lieu d’aiguillage, de redistribution, de diffusion et une marge artistique moindre signifie au final moins de créations.

Vous êtes aussi un lieu d’accueil avec de nombreuses collaborations avec d’autres structures. Quel sens donnez-vous à ces compagnonnages ?

À côté de ses missions de Centre dramatique national (CDN), le projet de La Criée, depuis bientôt 9 ans, c’est ce théâtre-là, dans cette ville-là, avec ce public-là, cette sociologie-là, cet historique-là. C’est ce que je défends depuis le premier jour. Au début ce n’était pas trop compris, maintenant ça l’est beaucoup mieux. Il faut savoir décaler le modèle de CDN pour pouvoir répondre à ce qui fait l’ADN, l’identité profonde d’une ville et d’une région. L’intelligence de ceux qui sont à deux encablures du théâtre me passionne. Comme l’interdisciplinarité m’intéresse. Une forteresse de théâtre avec des théâtreux et que des théâtreux, c’est une absurdité. Dans cette région, depuis plusieurs années, on sait travailler ensemble et s’écouter, avec nos personnalités et sensibilités différentes. Quand on soutient un artiste, quand on défend un spectacle, il doit tourner dans la région. Il ne faut pas être avare des découvertes de chacun et de chacune.

Parlez-nous de vos propres créations.

Chaque année, j’alterne entre une grande création et un spectacle maison fait avec les moyens du bord. Vous savez combien j’aime les sciences humaines au théâtre. Donc nous allons créer, avec l’ethnologue Philippe Geslin, le quatrième volet des Âmes offensées. Philippe revient de chez les Hadza, un peuple de chasseurs cueilleurs de Tanzanie qui, depuis des millénaires, vit de la même façon. Ils ont une philosophie de vie singulière, une approche du monde magnifique et une grande connaissance de la nature. C’est une heure de voyage, avec à la fois la parole scientifique et poétique de l’ethnographie telle que je l’aime, c’est-à-dire un récit d’explorateur. Le spectacle doit se jouer en mars au Musée du Quai Branly-Jacques Chirac. Je reprends également Lewis versus Alice car je souhaite toujours qu’on joue beaucoup les spectacles qui sont un investissement humain et pour qu’ils s’améliorent. J’ai aussi commencé la préparation de la création 2021.

Murielle Mayette-Holtz, directrice du Théâtre national de Nice, a fondé une petite troupe. Ce n’est pas votre démarche…

C’est une femme de troupe, quelqu’un qui a une immense expérience et une énergie incroyable. À La Criée, pour la saison 21/22, nous avons un projet avec Jean Bellorini autour d’une troupe éphémère. Ce sera un spectacle avec des jeunes que l’on va recruter. On a commencé à y travailler avant le confinement car une saison se fabrique bien en amont. Je vous en parlerai quand ce sera bien établi.

Entretien réalisé par LUDOVIC TOMAS

Septembre 2020

Photo  Macha Makeïeff ©Olivier Metzger

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