La saison du Théâtre La Criée, à Marseille

La Criée, ou la subtile abondance

La saison du Théâtre La Criée, à Marseille - Zibeline

Macha Makeïeff entame sa huitième saison à la direction du Centre Dramatique National de Marseille, un établissement qu’elle a profondément transformé.

Il ne s’est pas passé une année sans difficulté ou coup de théâtre : après sa nomination difficile dans un établissement en désamiantage, des retards de travaux successifs, Macha Makeïeff a dû faire face, jusqu’à l’année dernière, à des déplacements et des annulations de dernière minute… Mais aujourd’hui La Criée est indéniablement plus belle que jamais avec son hall accueillant, ses expos surprenantes, ses deux salles confortables, et le danger de l’amiante définitivement écarté.

Quant à sa programmation, elle s’est imposée dans sa différence. Plus question de contester sa pluridisciplinarité, peu habituelle dans un Centre Dramatique National. À la Criée on aime le théâtre « de texte » à côté d’un théâtre d’images et d’objets. Un théâtre de création et un théâtre de répertoire, pourvu qu’il parle à notre temps. Un théâtre issu de textes dramatiques ou de romans, d’essais, de documents, de films, de récits. On aime aussi la musique, la danse, le cinéma, les expositions, l’indisciplinaire. L’engagement, la rêverie, la pensée, la fantaisie. Parce que c’est tout cela ensemble qui, d’après Macha Makeïeff, fait « le mouvement sacré et perpétuel du théâtre ».

Mouvement qu’elle donne à voir, largement, en remplissant ses missions de programmation et de création. La saison 2019/2020 sont plus de 64 propositions, 160 levers de rideaux dans les deux salles, le hall et aussi hors les murs. Une artiste associée, 2 productions (voir encadrés), 6 coproductions, 16 créations programmées, 7 expositions qui répondent aux spectacles, une dizaine de propositions jeune public de très grande qualité… et une collaboration sous forme de coréalisation, financée, avec de nombreux acteurs culturels du territoire.

Quelques immanquables

En termes de théâtre, on ne saurait trop vous recommander, le Voyage en Italie de Montaigne visité par Michel Didym, le Retour à Reims de Didier Eribon mis en scène par  Thomas Ostermeier, La Vie de Galilée de Brecht mis en scène par Claudia Stavisky… Ces grands textes sont proposés par de grands metteurs en scène, comme Schubert est mis en danse par Angelin Preljocaj dans Le Voyage d’hiver.

Mais il y aura aussi des textes portés par leur auteur, Désordre d’Hubert Colas, Laboratoire Poison d’Adeline Rosenstein, un thriller de Tiphaine Raffier… Et une création et une exposition de Joël Pommerat qui, avec Contes et légendes invente un univers légèrement dystopique pour mieux décrire notre organisation politique, comme il l’avait fait si magistralement avec Ça ira et la Révolution.

À ne pas rater non plus : Demi-Véronique de Jeanne Candel, sublime massacre des élans mahlériens, Möbius avec la Cie XY mise en acrobatie par Rachid Ouramdane, et quelques temps, précieux, de musique : un hommage à Pierre Barbizet, génial pianiste Beethovénien et directeur du conservatoire de Marseille, la Folle Criée, la mandoline inspirée de Vincent Beer-Demander, une commande au compositeur Alexandros Markeas… et Nicholas Angelich qui met la Criée à Feu le 21 septembre.

Sans oublier les temps forts de collaboration avec Actoral, Massalia (Festival En Ribambelles), Archaos (L’Entre-deux biennales), Les rencontres d’Averroès, la Pop Philosophie, Oh les Beaux Jours… et un hommage à Varda et Demy, qui caractérise bien cette saison : attentive à ceux qui sont partis en nous laissant la trace de leur infinie tendresse, et de leur fantaisie sans borne.


Coup de cœur

Lewis versus Alice

L’univers de Macha Makeïeff est particulier, fêlé, plastique, intime. Son Lewis versus Alice est un voyage au pays de Lewis Carroll mais surtout dans les rêves que son univers provoque. Un rapport à l’enfance douloureux, où la fantaisie est inquiétante et les images sublimes. Où les couleurs, les chants, les objets, les costumes semblent doués d’une âme enfouie et familière, capables de faire surgir et ressentir, un instant, les choses indicibles qui viennent chaque nuit peupler nos rêves, pour disparaître au matin.

Le lapin blanc, le chat cinglé, les œufs jumeaux, le jabberwock, le son des cloches, tout dans ce spectacle parle et apparaît, les non-sens obstinés, Alice et son double, les larmes qui noient le monde. Dans une scénographie raffinée, à étages et recoins, les miroirs réfléchissent mais laissent surtout surgir les apparences, les distorsions, les revers.

Tout fonctionne, surprend, émerveille. Les comédiens tiennent un rythme millimétré, un jeu délicat entre murmure et surprise, et font entendre les chants de l’inconscient entrecoupés d’éléments disparates, narratifs ou poétiques, approchant les zones où nos psychés peuvent s’égarer, ces états limites où la réalité perd pied, mais où le spectacle peut prendre corps.

Agnès FRESCHEL
Septembre 2019

La Criée, Théâtre National de Marseille
theatre-lacriee.com

Lewis versus Alice a été créé au Festival d’Avignon en juillet 2019

Cette production de la Criée sera jouée, durant cette saison et dans la région, à La Criée, au Théâtre Liberté de Toulon et au Théâtre National de Nice


Coup de cœur

La fin de l’homme rouge

Ce qui se dit là a été vécu. Sept voix successives témoignent de la fin d’une utopie, le socialisme, et du réveil douloureux dans un pays inconnu, passé brutalement de l’URSS à la Russie. C’était le socialisme, c’était leur vie, et c’est leur vérité qui est donnée à entendre.

Ces sept récits sont tirés du livre de Svetlana Alexievitch qu’Emmanuel Meirieu adapte à la scène. La journaliste biélorusse, Prix Nobel de littérature 2015, a recueilli pendant près de quarante ans cette « histoire d’un socialisme domestique, intérieur. La façon dont il vivait dans l’âme des gens ».

Les générations et ressentis s’entrechoquent, rescapés des goulags ou bourreaux, vieux communistes déboussolés ou jeunes « capitalistes » plus enclins au changement. Tous ont vu s’envoler leurs idéaux.

Dans un décor où règne le chaos, inspiré des ruines de Prypiat, ville ukrainienne proche de Tchernobyl, les acteurs font face au public, devant un micro. Ils ne jouent pas, ou si peu. Mais la tension et l’émotion sont palpables dans leurs voix, dans les intonations subtiles, les modulations et nuances.

Anouk Grinberg, Stéphane Balmino, Evelyne Didi, Xavier Gallais, Jérôme Kircher, Maud Wyler et André Wilms sont d’exceptionnels passeurs de ces vies fracassées.

DOMINIQUE MARÇON
Septembre 2019

La Fin de l’Homme rouge a été joué au Théâtre de l’Olivier, Istres, en février 2019

Cette production de la Criée sera jouée, durant cette saison et dans la région, à la Criée, au Jeu de Paume (Aix), au Carré Sainte Maxime, au Théâtre Durance, au Théâtre de Draguignan, à Châteauvallon – scène nationale, au Théâtre National de Nice

Crédit Photo :

Lewis Versus Alice © P. Gely
La fin de l’homme rouge © Nicolas Martinez


La Criée
30 Quai Rive Neuve
13007 Marseille
04 91 54 70 54
http://www.theatre-lacriee.com/