Les Rencontres à l'échelle auront lieu du 4 novembre au 5 décembre 2020, à Marseille

« La création artistique doit admettre sa porosité »

• 4 novembre 2020⇒5 décembre 2020 •
Les Rencontres à l'échelle auront lieu du 4 novembre au 5 décembre 2020, à Marseille - Zibeline

Entretien avec Julie Kretzschmar, directrice du festival Les rencontres à l’échelle.

Suite aux mesures de reconfinement, le festival est annulé.

Zibeline : Dans quelles conditions avez-vous préparé cette édition ?

Julie Kretzschmar : La circulation fait partie intégrante de la construction et de la production des projets. Le problème de la mobilité ne concerne pas que les artistes qui viennent de très loin. Voyager de manière interne dans l’Europe de Schengen reste extrêmement compliqué à cause des quatorzaines. Nous accompagnons des artistes qui ont des résidences dans plusieurs pays et sommes confrontés à un patchwork de situations très différentes. Si le festival devait être amputé, je n’envisagerai pas de report. Car les récits conçus pour aujourd’hui ne seraient pas pensés ni reçus de la même manière dans un an. Le contexte nous révèle que la création artistique doit admettre sa porosité aux incertitudes du moment et que tout ne peut pas se différer.

À quelle réflexion cette situation vous conduit-elle ?

Les conséquences de la pandémie sur nos façons de vivre et de travailler, sur nos empêchements, nous contraignent à voir ce qui était un peu recouvert jusque-là. Ce à quoi cela nous confronte n’est pas totalement nouveau. Cela pose en priorité la question d’une solidarité pensée à l’échelle interdisciplinaire, interprofessionnelle et internationale. La situation en France est très protégée par rapport à d’autres, ce qui ne veut pas dire qu’il ne faut pas la défendre. Mais il ne faut pas pour autant se positionner contre des pays où il n’y a rien. Ni surprotéger que ce qui se passe chez nous. Notre travail de préparation du festival est d’accueillir des équipes en résidence, or cela fait des mois qu’elles ne peuvent pas voyager. Comment donc œuvrer pour que les moyens qui devaient être alloués ici puissent être transposés pour produire cette résidence en République démocratique du Congo, par exemple ? C’est beaucoup de discussions et de pédagogie. Cela s’appelle simplement la mondialisation. Nous ne sommes pas dans une situation de crise mais de grande transformation. Tout ce qui se sera inventé pendant cette période et qui aura fonctionné peut avoir des prolongements.

Que dire de cette 15e édition ?

Cette une grosse édition avec 18 propositions sur lesquelles nous sommes engagés, soit en production déléguée soit en coproduction. La part de diffusion est infime. Il y a beaucoup de créations et premières, et de nombreux artistes qu’on accompagne depuis longtemps. Pas mal de danse. C’est un peu une photographie de nos collaborations avec des festivals, des opérateurs et des artistes extra-européens. On accueille notamment We dreamt of utopia and we woke up screaming de Yasmina Reggad, d’origine algérienne et curatrice d’art contemporain. Elle réinterroge, depuis le Mucem, la période des utopies et idéologies révolutionnaires qui ont animé l’Algérie de l’après-guerre d’indépendance, à travers la question de la militance aujourd’hui. Le dispositif comprend une installation et une émission de radio. Il y a de nombreux artistes du continent africain dont on présente les dernières créations : Dieudonné Niangouna (De ce coté), Tidiani N’Diaye (Wax), Fatoumata Bagayoko (Mes sueurs se sont transformées en larmes)…

On retrouve l’artiste iranien Gurshad Shaheman que vous produisez.

Le projet Les forteresses a été créé à Marseille cet été. Il a écrit le texte à partir des récits réels de trois sœurs séparées par l’exil, qui sont sa mère et ses deux tantes, et dont les vies, les parcours de femmes, de militantes, sont marqués par l’histoire collective de l’Iran. Elles sont présentes toutes les trois sur le plateau mais les récits sont endossés par trois actrices. Elles sont donc à la fois le point de départ du projet et les témoins de leurs propres récits. Cela place le spectateur dans une situation très particulière. Les sujets abordés sont très violents mais nous sont adressés dans la douceur comme sait si bien le faire Gurshad.

Entretien réalisé par LUDOVIC TOMAS
Octobre 2020

Les Rencontres à l’échelle
4 novembre au 5 décembre
Divers lieux, Marseille
lesrencontresalechelle.com

Photo : Julie Kretzschmar © Agnès Mellon