Tigres et vautours : une exposition foisonnante de Yan Pei-Ming à la Collection Lambert et au Palais des Papes

La Bête humaineVu par Zibeline

• 1 juin 2021⇒31 janvier 2022, 25 juin 2021⇒26 septembre 2021 •
Tigres et vautours : une exposition foisonnante de Yan Pei-Ming à la Collection Lambert et au Palais des Papes - Zibeline

Yan Pei-Ming impose sa flamboyante noirceur dans l’exposition Tigres et vautours présentée par la Collection Lambert et le Palais des Papes à Avignon.

Comment ne pas tout de suite penser aux travaux de Christian Boltanski, surtout en ce jour précis où l’artiste plasticien vient de s’éteindre* (et là le mot n’est pas métaphorique, puisqu’une grande partie de son œuvre comporte des ampoules à la lumière habitée, qui entretiennent l’aura des innombrables personnes disparues dont il cherchait à préserver le souffle vital) ? Comme cette infatigable vestale, Yan Pei-Ming creuse le sillon du portrait. Il produit chez tous ces anonymes -mais aussi sa mère, déclinée sur plusieurs toiles, son père, et beaucoup d’icônes : Bruce Lee et Marilyn (2003), John F. Kennedy (22 novembre 1963) (2012)…- une sorte de frisson qui leur donne une présence aussi troublante que celle d’un souvenir vivace qui malgré tout s’accroche. La conversation entre les deux artistes pourrait débuter par la série Portraits d’enfants du Trièves (1998). 120 cadres (60 x 50 cm) exposés en 4 rangées de 15 mètres, en noir, blanc et déclinaisons de gris qui évoquent instantanément la Réserve du musée des Enfants I (1989), ou les Portraits des élèves du CES des Lentillères, Dijon (1973) de Boltanski. Les mediums sont différents (peinture à l’huile pour le premier, photographie pour le récent disparu), mais la présentation, l’accumulation, l’absence de couleurs, et les regards de tous ces enfants sollicitent la même fascination inquiète : que sont-ils devenus ? Si la Shoah a traversé la presque entièreté de l’œuvre de Boltanski, Yan Pei-Ming s’affronte lui aussi à ce qui disparaît, au passage d’un état à l’autre ; arrêter l’instant pour l’inscrire dans nos mémoires. Dans le cas des 120 gamins qui ont chacun posé moins de 15 minutes devant lui (référence là encore à la photographie, celle des premiers temps), le résultat est littéralement poignant. La somme des figures offre un tableau tragique de l’enfance. Une magnifique catastrophe, comme échappée des mains de l’artiste.

Funeste rictus

L’Autoportrait en gris (2009) pourrait être une série de photomatons. Ming y pose, gigantesque, dans ces vues peu contrastées qui nous observent dès l’entrée de l’exposition installée à la Collection Lambert. C’est sous ces cinq paires d’yeux que le parcours s’effectue, présence rassurante parmi la quarantaine d’œuvres majeures exposées, même dans ses tableaux les plus sombres. Présent aussi, face à une Crucifixion monumentale accrochée dans la Grande Chapelle du Palais des Papes, cet Autoportrait en trois personnes qu’il a failli appeler Le Bon, la Brute et le Truand. Les cartes (de 6 mètres de haut) sont interchangeables : qui est qui ? Le sourire du Ming à droite de l’artiste en pape est-il doux, ou sarcastique ? Comment interpréter le poing serré de celui de gauche ? Les pieds reposent sur un damier. LOVE ; HATE ; le prêcheur de La nuit du chasseur n’est pas loin. Et les mains jointes du pape ne cachent-elles pas un funeste rictus ? Un quadriptyque complète l’ensemble créé pour le lieu, dans un Exode de plus de 20 mètres de long. Et ce périple, d’une noirceur que le rouge explosif de la dernière partie ne rend que plus effrayant, bouleverse durablement. La catastrophe est bien arrivée.

ANNA ZISMAN
Juillet 2021

*14 juillet 2021

Tigres et vautours, Yan Pei-Ming
Collection Lambert, Avignon, jusqu’au 26 septembre
Palais des Papes, Avignon, jusqu’au 31 janvier 2022

collectionlambert.com / palais-des-papes.com

Photo : Portraits d’enfants du Trièves, 1998, huile sur toile, polyptique (120 toiles) 60 x 50 cm chaque, collection privée. Photographie : Clérin-Morin © Yan Pei-Ming, ADAGP, Paris, 2021

Collection Lambert

5 rue Violette
84000 Avignon