Rencontre avec Nicolas Lafitte, directeur artistique du festival Tous en sons !

« Je n’ai jamais eu l’impression de faire quelque chose de plus important »

• 12 décembre 2020⇒20 décembre 2020 •
Rencontre avec Nicolas Lafitte, directeur artistique du festival Tous en sons ! - Zibeline

Zibeline : Comment en êtes-vous venu, en l’espace de quelques années, à défendre la musique classique auprès des jeunes publics ?

Nicolas Lafitte : Tout a commencé lors de mes débuts à France Musique, où j’ai voulu proposer une émission de vulgarisation. Elle ne devait pas, au départ, se destiner au jeune public, d’ailleurs ! Je pensais plutôt au public de néophyte – à ma famille, au milieu d’où je venais, qui n’y connaissait absolument rien ! L’émission Klassiko Dingo ! a connu un certain succès : j’y répondais aux questions des (très) jeunes auditeurs. J’en ai tiré deux livres, Musique pas bête et Chantons pas bête !, et même un spectacle qui a très bien marché. Cela m’a surtout permis de découvrir le milieu du spectacle jeune public, qui connaît un essor incroyable et se révèle particulièrement exigeant.

Votre spectacle Musique pas bête a d’ailleurs été joué l’année dernière, lors de la première édition du festival Tous en sons !

Tout à fait ! L’idée de Mathilde Rubinstein et de Raoul Lay [co-fondateurs et directeurs artistiques du festival, ndlr] était de miser sur ce jeune public si intéressant pour beaucoup d’artistes, et d’autant plus crucial aujourd’hui que la demande des familles est de plus en plus forte. Nous voulions véritablement promouvoir la création en musique jeunesse : c’est-à-dire aider les artistes de la région, spécialisés ou pas dans ce répertoire. Les accompagner dans l’organisation de leurs spectacles : trouver un metteur en scène, des moyens de production, le maximum de dates possible pour rentabiliser la production en amont, mais aussi artistiquement parlant.

Et comment apprend-on à écrire et à composer pour un jeune public ?

Nous aidons avant tout les artistes à ne pas se censurer, à ne pas avoir peur d’aborder des sujets difficiles comme la mort, l’angoisse. Cela vaut aussi pour la forme musicale même : ne pas avoir peur des dissonances. Les oreilles des enfants ne sont pas du tout allergiques à la dissonance : la musique contemporaine ne leur provoque pas de réaction épidermique, ils ne sont pas encore formatés ! Tout est encore à faire avec eux, et c’est proprement passionnant. Je n’ai jamais eu l’impression de faire quelque chose de plus important.

Vous avez dû vous adapter aux contraintes du re-confinement. Comment en êtes-vous venus à choisir le format en ligne ?

Avec une certaine tristesse, il faut bien le dire. La solution du numérique n’est évidemment pas une alternative au spectacle vivant, qui est irremplaçable ! Ce moment, comme le décrit si bien Macha Makeïeff, où des inconnus assis les uns à côté des autres se rencontrent au théâtre et y vivent les mêmes choses… Nous avions prévu dix productions, vingt-deux représentations, et nous avons évidemment dû en reporter une grande partie. Heureusement, nous avons trouvé un partenaire génial avec la maison d’édition Bayard, et sa plateforme bayam.tv qui hébergera cette édition numérique, gratuite et accessible à tous jusqu’au 20 décembre ! La question d’un événement en live, en marge des concerts, s’était déjà posée. Une des ambitions du festival étant de créer dans un premier temps des ponts entre Marseille, Aix, la région, mais aussi le reste de la France. Grâce à cette plateforme numérique, le travail d’artistes locaux absolument formidables pourra rayonner nationalement, et ce n’est pas négligeable. Je suis notamment ravi pour Platero et moi [16 décembre] : tout d’abord parce qu’Alain Aubin et Philippe Azoulay méritent d’être connus de toute la France, mais aussi parce que le texte de Juan Ramón Jiménez est magnifique et injustement méconnu ! C’est l’équivalent du Petit Prince pour les hispanophones : il est lu par tous les enfants et étudié à l’Université pour sa portée littéraire et philosophique.

Il sera d’ailleurs beaucoup question de princes pour cette édition !

Mais pas de n’importe lesquels ! Le Prince ! donné en ouverture le 12 décembre rassemblera les humoristes Nicole Ferroni et Stan pour raconter l’histoire de ce petit garçon qui s’appelle Prince, mais qui aime davantage les claquettes, les comédies musicales et les tartes aux fraises que les combats à l’épée. La compositrice Sophie Bœuf a aussi joué des possibles de la partition : la fée, toujours incarnée par la flûte, est ici jouée au tuba ! On joue sur la genrification des rôles comme des instruments … Et enfin FafaPunk revisitera le 16 décembre le célèbre Petit Prince avec Prince Slam : le travail sur la musicalité de la langue, sur la poésie du slam, est tout simplement prodigieux.

La plateforme proposera également des contenus à visée pédagogique, qui ont toute leur place sur un tel support.

Absolument ! Le Théâtre de la Criée a fait là-dessus un gros travail dans l’élaboration de dossiers pédagogiques destinés aux enseignants, mais aussi de vidéos adressées aux élèves. Nous pouvons nous permettre également de proposer des contenus comme des interviews, des portraits croisés : la parole de l’artiste, tenue pour moins « savante », parle directement aux enfants parce qu’elle est concrète.

La programmation rassemble cette année beaucoup de musiciens de jazz.

En effet ! Qu’une pianiste de l’envergure Perrine Mansuy se passionne pour le jeune public me comble de joie : sa collaboration avec le conteur Lamine Diagne [Je rêve !, le 14 décembre] est un bijou de poésie, littéraire comme musicale. À l’image de cette édition que nous sommes très fiers de porter !

Propos recueillis par SUZANNE CANESSA
Décembre 2020

Tous en sons !, deuxième édition
Du 12 au 20 décembre

Disponible en direct gratuitement sur bayam.tv, en replay sur tousensons.fr jusqu’au 20 décembre

Photo : Prince ! © Isabelle Fournier