Le musée Fabre de Montpellier à la découverte de l'impressionnisme canadien

Impressionnisme : les canadiens mettent l’accentVu par Zibeline

• 7 octobre 2020⇒3 janvier 2021 •
Le musée Fabre de Montpellier à la découverte de l'impressionnisme canadien  - Zibeline

Le musée Fabre de Montpellier est l’unique étape française d’une exposition qui ouvre le regard sur l’interprétation canadienne du mouvement impressionniste. Une découverte de premier ordre.

1867. Un pays est en train d’émerger. La Confédération du Canada réunit quatre provinces coloniales appartenant aux britanniques (le Québec, l’Ontario, le Nouveau-Brunswick et la Nouvelle-Écosse). La soif de territoire, l’or qui miroite la fera se développer bien plus loin vers l’ouest. Aventuriers, trappeurs, éleveurs, apprivoisent et investissent les gigantesques territoires occupés jusque-là par les peuples autochtones (les Inuits, les Métis). Il faut apprendre à survivre dans cette nature grandiose et dangereuse. Il n’empêche que dans la bonne société, on continue à s’intéresser à ce qu’il se passe dans la vieille Europe, notamment dans les milieux artistiques. Il y a bien en effet quelques écoles qui se montent peu à peu (à Montréal, à Toronto), mais pour qui a l’ambition de développer une carrière de peintre, Paris fait converger les jeunes artistes (les hommes comme les femmes, et ce dans une égalité de nombre qui impressionne encore aujourd’hui) vers la bouillonnante scène française. Ils commencent à traverser l’Atlantique entre 1870 et 1880, à la rencontre d’un enseignement dispensé aux Beaux-Arts. Et très vite ils sont séduits et accueillis par les impressionnistes, dissidents et en plein essor, portés par leur première exposition de 1874.

Qui sont-ils, ces jeunes artistes ? Il faut bien concéder que leurs noms, comme ceux de la génération suivante, restent largement inconnus ici. Et c’est, outre la qualité des 109 tableaux présentés, l’un des intérêts majeurs de la nouvelle exposition du musée Fabre. Sous-titrée Nouveaux horizons, elle permet de mieux comprendre ce que représente le mouvement né en France : en observant ce qui ne sont pas des imitations, mais des interprétations, en scrutant les pas de côté, les rencontres, les conjugaisons de langages picturaux, on découvre un impressionnisme comme revigoré, encore plein d’heureuses surprises ; tout simplement, furieusement vivant.

 

LAWREN S. HARRIS, Neige II, 1915. Huile sur toile, 120,3 × 127,3 cm Acheté en 1916.
Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa
© Famille de Lawren S. Harris  © Photo MBAC

Moment choisi
Deux grandes périodes scandent l’accrochage, décliné en dix thématiques chronologiques. Les toiles réalisées en France, suivies de celles peintes au retour au Canada. Toute la tension artistique, sensible, réside dans ce déplacement géographique et mental, entre intégration et appropriation. William Blair Bruce est le premier qui adopte la manière impressionniste. Son Paysage avec coquelicots (1887), douce pente en quatre bandes, le vert des herbes folles, le rouge des fleurs estivales, le foin moissonné et le bleu du ciel qui encadre la toile en un triangle aigu procure ce même frisson que devant les œuvres bucoliques de Claude Monet. Quiétude frémissante, habitée de sensations que la toile révèle, instant volé. Moment choisi, celui où le peintre a décidé d’arrêter là son tableau, ignorant l’injonction de « terminer » son œuvre, laissant palpiter le sujet entre les coups du pinceau. Maurice Cullen saisit un Hiver à Moret (1895) à la composition remarquable. Le Loing reflète le rose du matin, submergé par le froid qui gagne avec un bleu en aplats presque inquiétants, et les petites maisons alignées derrière le rideau de troncs d’arbres nus imposent une géométrie qui en dit long sur l’appréhension de l’espace par le peintre. Changement de décor : les plages de Normandie, abordées du côté des nouveaux occupants, ces vacanciers urbains qui inventent les plaisirs balnéaires. Helen McNicoll, véritable aventurière qui très jeune s’est embarquée sur les flots pour parfaire son art, observe les femmes à ombrelles, la mer calme, comme apprivoisée, le sable devenu terrain de repos ou de jeu. La mer bleue (Sur la plage de Saint-Malo) (vers 1914) distille un parfum fin d’époque, où la gravité finalement l’emporte.

Communion
Et c’est donc de retour au pays, après s’y être au préalable fait connaître par l’envoi de leurs toiles où elles sont d’emblée très appréciées, que le trait s’affirme dans une volonté de transposer l’attention au paysage sur les espaces canadiens. C’est la neige qui prime, la lumière coupante, les ombres étirées qui s’amalgament dans une peinture très matiérée. On retrouve Maurice Cullen en 1896 avec un Halage du bois, Beaupré, considéré comme l’un des premiers paysages impressionnistes canadiens. La récolte de la glace (vers 1913), autre toile du même artiste, raconte la prégnance de l’élément blanc, qui envahit la toile, et dont les nuances de couleurs font penser aux multiples mots qui désignent la neige dans les langues nordiques. Marc-Aurèle de Foy Suzor-Coté livre lui le Dégel, soir de mars, Arthabaska (1913), dont le pâle soleil qui lutte pour se refléter dans les premières eaux libérées évoque un Turner qui se serait aventuré vers le cercle polaire. Et Clarence Gagnon, qui s’était arrêté sur la Côte d’Émeraude pour une charmante Brise d’été à Dinard (1907), peint au retour son incroyable Le train en hiver (vers 1913-14). Citation directe de la série peinte à la Gare Saint-Lazare par Monet, mais totalement affranchi, libre, puissant, où la locomotive pourrait tout aussi bien être un animal qui surgit, ignorant la neige qu’elle brave en fumant, nuage noir annonçant la modernité en marche. Car oui en effet, les peintres impressionnistes canadiens véhiculent quelque chose qui s’exprime dans les toiles qu’ils réalisent chez eux, et qui fonde leur originalité vis-à-vis de leurs pairs français : il y a du mysticisme dans leurs sujets. La nature apparaît comme un personnage, une présence diffuse, qui impressionne et fascine. Neige II (1915), de Lawren S. Harris et Enneigé (1915) de J.E.H. MacDonald, cadrant tous deux des sapins lourds de neige, imposent les arbres comme de mystérieux sages avec qui entrer en communion.

ANNA ZISMAN
Octobre 2020

Le Canada & l’impressionnisme. Nouveaux horizons
jusqu’au 3 janvier
Musée Fabre, Montpellier
04  67 14 83 00 museefabre.montpellier3m.fr

Photo : MAURICE CULLEN, Hiver à Moret, 1895. Huile sur toile, 59,7 × 92,1 cm Musée des beaux-arts de l’Ontario, Toronto. Don de J.S. McLean, Canadian Fund, 1957. Photo © Art Gallery of Ontario 56/29