Rencontre avec Angelin Preljocaj

« Il ne faut pas avoir peur de l’Histoire »

• 27 octobre 2020⇒31 octobre 2020 •
Rencontre avec Angelin Preljocaj - Zibeline

Dans des conditions inédites et finalement stimulantes, Angelin Preljocaj crée Le Lac des Cygnes. Il raconte sa confrontation avec ce monument chorégraphique.

Zibeline : En 1990, la création de votre Roméo et Juliette, sur la musique mythique de Prokofiev, faisait grand bruit. Trente ans plus tard, vous vous attaquez à une autre pièce du répertoire, Le Lac des Cygnes. Cette démarche relève-t-elle d’un même désir, et d’enjeux similaires ?

Angelin Preljocaj : Mon Roméo et Juliette avait vu le jour grâce à une commande. Mon désir s’est donc attaché à un autre désir. Pour Le Lac des Cygnes, c’est presque pareil. On m’avait sollicité pour un petit ballet il y a deux ans, Ghost. Il s’est développé dans le cadre d’un gala célébrant Marius Petipa et les grandes étoiles russes. On me demandait d’être un prolongement de tout ça. En bref, d’être le contemporain de service (rires). L’envie de monter le ballet s’est construite sur cette impulsion-là. Ce ballet est porteur d’une histoire forte ; il a été remanié, réduit, rallongé, réécrit, re-chorégraphié. Cette étude historique est passionnante. Il faut être dedans, puis savoir passer à la création. Ce n’est pas si évident car la musique charrie elle aussi un poids important.

On a pu constater, lors des répétitions publiques du ballet cet été, que vous ne travaillez avec la musique de Tchaïkovski que dans un second temps.

Je procède en effet toujours ainsi. J’adore la musique, elle me hante, mais j’aime bien élaborer un phrasé qui lui est indépendant. La danse, si elle veut exprimer quelque chose, doit trouver son propre phrasé. J’aime qu’elle s’accorde avec la musique par convergence et communion plutôt que par mimétisme.

Vous avez souvent évoqué, au sujet de ce ballet, l’idée d’une « zone à défendre ». Écologique, mais aussi patrimoniale ?

Pour l’écologie, c’est évidemment vrai : je suis parti du lac, de l’eau, de la nature. Cette question m’obsède : elle est aussi liée à la magie, à la sorcellerie. Et bien sûr aux éléments : nos descendants les connaîtront-ils tels qu’on les connaît ? Les mêmes oiseaux, les mêmes espèces vivantes ? Pour ce qui est du patrimoine, il faut reconnaître que Le Lac des Cygnes est déjà un monument historique en soi. Qui n’a donc nul besoin d’être défendu ! Ce que je trouve intéressant, c’est la notion de relecture. Elle est très présente dans la plupart des arts : c’est le Déjeuner sur l’herbe de Manet qui voyage jusqu’à Picasso, ou en musique ces transferts entre Ligeti et Schönberg, entre Schönberg et Schumann… Ces passerelles n’existent à mon goût pas assez en danse : or il ne faut pas avoir peur de l’Histoire, même si celle-ci est encore récente.

L’écriture de la chorégraphie s’est faite au fil de répétitions publiques cet été, dans le Théâtre de l’Archevêché. Cette méthode a-t-elle abouti à des découvertes ?

Ces quatre répétitions ont été très particulières : elles nous ont permis de renouer dans l’urgence, après deux mois de retard pris dans les répétitions, avec les spectateurs. L’objectif était double : continuer à créer, et montrer le travail. Je ne voulais pas, cette fois, répéter des choses qui existaient déjà, y compris à l’état embryonnaire. À chaque répétition publique, je suis parti d’une page blanche pour aboutir à une séquence. Ça, je ne l’avais jamais fait ! Et les danseurs non plus : cette fragilité les a aussi mis dans une force de perception et de porosité maximales. Tous leurs capteurs étaient ouverts pour absorber ce moment.

Propos recueillis par SUZANNE CANESSA
Septembre 2020

Le Lac des cygnes
Du 27 au 31 octobre
Grand Théâtre de Provence, Aix-en-Provence
08 2013 2013 lestheatres.net

Photo : Angelin Preljocaj © Didier Philispart

Grand Théâtre de Provence
380 Avenue Max Juvénal
13100 Aix-en-Provence
08 2013 2013
http://www.lestheatres.net