Entretien avec Michaël Dian et Riccardo Del Fra

Hommage à Chet Baker

• 16 décembre 2018 •
Entretien avec Michaël Dian et Riccardo Del Fra - Zibeline

Une coopération orchestrée par le Festival de Chaillol permet la rencontre de l’Orchestre Symphonique de Toulon et d’un Quintet de jazz de haute volée. Sur My Chet My Song de Riccardo Del Fra !

Zibeline : Comment est né ce projet ?

Michaël Dian (directeur de l’Espace Culturel de Chaillol) : Par une conjonction exceptionnelle des volontés : ma rencontre avec Riccardo Del Fra, qui a permis la mise à disposition du Quattro par la ville de Gap, et la venue de l’orchestre de l’opéra de Toulon, dirigé par Léo Margue. Il a fallu faire travailler ensemble des opérateurs très différents qui se rencontrent peu !

Riccardo Del Fra : La demande de Michaël a rencontré un projet que je développe depuis plusieurs années. En 2011 le festival de Marciac m’a demandé d’écrire un hommage à Chet Baker avec lequel j’ai joué pendant plus de 9 ans (de 1979 à la mort du trompettiste en 1988 ndlr). Avec l’orchestre du conservatoire de Toulouse, avec en invité exceptionnel Roy Hargrove. Il ne s’agissait pas de « refaire » à l’identique des morceaux joués il y a 25 ans, mais de s’autoriser une vraie liberté stylistique, et d’employer le langage que j’utilise aujourd’hui.

C’est-à-dire ?

R.F.: Un langage qui s’inscrit dans la tradition du jazz et de la musique classique, et qui tiraille aussi vers des choses plus contemporaines. J’ai ainsi pu écrire des suites, et pas simplement de petits morceaux avec l’orchestre et des solistes qui improvisent par-dessus. Ces suites impliquent une véritable interaction entre l’orchestre et les solistes. Une tournée a été organisée avec une formation de quintet en Allemagne, en Italie et en France. En même temps je me suis consacré à d’autres projets, notamment le disque qui vient de sortir, Moving People, évocation de l’humanité, vulnérable et puissante, dans la géographie mouvante des peuples, de l’Autre qui nous émeut. Il y aura d’ailleurs un arrangement de Moving People pour orchestre dans le concert, car Chet Baker était un de ces « Moving People » auxquels je pense. On m’a proposé en Allemagne d’enregistrer en 2014 avec l’orchestre des Studios de Babelsberg l’album My Chet My Song.

En quoi ce projet est-il particulier et exceptionnel ?

R.F.: Pour jouer avec un orchestre symphonique et un quintet de jazz, il faut des lieux, des moyens, et c’est une « synchronicité » de sympathies qui a permis d’amener ce projet à Gap. 30 ans après la mort de Chet je suis heureux de consacrer un hommage à celui qui a changé ma vie : j’étais sur le point d’entrer dans l’orchestre de la Radio-Télévision italienne, et j’avais des projets professionnels déjà en cours, une fiancée, ma maman, j’ai tout quitté. Je devais partir juste 20 jours avec Chet Baker, et je suis resté plus de neuf ans. Ça a été un bouleversement musical et un changement de vie.

Que retrouve-t-on, de vous, de lui dans ce My Chet My Song, titre qui affirme vos deux présences ?

R.F.: Les afficionados de Chet le retrouveront, par certains morceaux, dans certains arrangements. Néanmoins, j’ai créé des introductions d’orchestre qui peuvent satisfaire des oreilles habituées à la musique classique, l’orchestre ne sera pas simplement un outil, un tapis sonore pour les improvisateurs. J’essaie aussi d’y mettre des bribes de ma vie, de mon expérience existentielle avec Chet, et ce qui en a découlé, drame, vertiges, parce que ce qui reste de Chet aujourd’hui ce ne sont pas ses histoires de drogue, ou de prison ou de femmes, c’est une poésie qui est encore actuelle, liée à la mélodie, à la beauté de la musique, à la profondeur du propos.

Comment le quintet s’inscrit-il dans cette histoire de Chet et vous ?

On n’est pas dans l’exercice de style, je ne demande pas d’imiter Chet Baker, chaque interprète (Fabien Mary, trompette, Rémi Fox, saxophone, Bruno Ruder, piano, Ariel Tessier, batterie) est dans son expression son identité, sa personnalité, mais au service d’un projet commun, poétique, celui de l’interprète… C’est ce qui permet la symbiose avec l’orchestre de Toulon, je sais comment faire briller des sections de cordes ou des soufflants à l’orchestre, j’aime bien donner des rôles solistiques à chaque pupitre de l’orchestre classique.

C’est ce dialogue qui m’intéresse, le concert ne s’enferme pas dans le regret, le passé, mais instaure une continuité signifiante de lumière et d’espoir.

Entretien réalisé par MARYVONNE COLOMBANI
Décembre 2018

My Chet my song
16 décembre
Le Quattro, Gap
04 92 53 25 04 lequattro.fr

Photo : Riccardo Del Fra c R. Photon