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Entretien avec Jean-Pierre Rehm, Délégué Général du Festival International de Cinéma de Marseille

FID, généreux, diversifié, précis

• 10 juillet 2018⇒16 juillet 2018 •
Entretien avec Jean-Pierre Rehm, Délégué Général du Festival International de Cinéma de Marseille - Zibeline

Zibeline : Si vous aviez 3 adjectifs pour qualifier cette 29e édition du FID, quels seraient-ils ?

Jean-Pierre Rehm : Question très difficile. Généreux, diversifié, précis… Ils ne seraient pas différents des autres éditions car c’est un projet général. Généreux car on a très à cœur de défendre auprès d’un public le plus large possible en termes de génération, de provenance sociale, de nombre, parce qu’on est convaincu que les films sont à destination de chacun, ici à Marseille ou ailleurs. Précis parce qu’être aimé ne peut se faire que par une attention au détail, à une idée de ce qu’est le monde, ce que sont les gens et de tout ce qui peuple le monde : les pierres, les plantes. Et le cinéma est un exercice du regard qui met à l’épreuve cela. Il y a des films qui mettent en œuvre l’exactitude. Diversifié de par les provenances géographiques, de par les réalités différentes, fictions et documentaires, de par le genre. Diversité des approches aussi. Par exemple le film d’animation chilien, Una vez la noche d’Antonia Rossi, plusieurs histoires présentées avec plusieurs styles d’images, des dessins variés : une idée très astucieuse. Quelque chose de très chaotique et de très organisé.

Zib : Chaque édition est un défi. Est-ce que vous avez rencontré des difficultés particulières ?

JPR : J’aime bien garder les coulisses en coulisses ! On n’est pas dans le luxe mais on a toujours proposé du luxe aux yeux des spectateurs et on espère, aussi, à leurs corps, en faisant attention aux salles. On a eu des inquiétudes pour les Variétés et la Villa Méditerranée et on a surmonté cela. Les partenaires publics nous soutiennent. Les réalisateurs et producteurs nous confient leurs films en exclusivité pour les compétitions. Il y a un contrat de confiance entre eux et nous. C’est leur première projection au monde, et on se doit de leur offrir une image et un son de qualité : ils ont travaillé parfois 5 ou 6 ans ! Il n’est pas possible de leur faire une projection qui ne serait pas digne de ce nom.

Zib : Pourquoi est-ce si important d’avoir des premières ?

JPR : C’est un pari qu’il y a capacité à augmenter la source existante de films neufs, inédits. Il y a une grande crainte dans l’univers culturel, c’est de s’exposer sans garantie de validation. Depuis pas mal d’années, nous sommes devenus des « gens qui valident » : des directeurs de festivals du monde entier se déplacent pour rencontrer ici des gens. Nous portons une grande attention aux premiers films et aux cinéastes jeunes. Par exemple, Roee Rosen. Je suis fier d’avoir été le 1er Festival au monde à avoir montré il y a 10 ans un travail qui va être présenté durant 3 mois à Beaubourg, et qui était à la Documenta. Les premières, c’est dans l’hypothèse d’un travail où un certain type de regard mettra sur la table, à côté d’objets déjà là, d’autres objets, différents, un peu fragiles qu’on a envie d’accompagner fortement.

Zib : Vous aimez prendre des risques….

JPR : Pas par goût du risque mais parce que je trouverais trop bête que la prudence fasse que certaines propositions n’aboutissent pas.

Zib : Vous êtes délégué général du FID depuis 2002 : quels sont les changements notables depuis votre arrivée ?

JPR : Il y en a plein. Le FID est passé d’un festival dédié au documentaire à un festival généraliste, d’un festival de réputation régionale à un festival international. On est sur la carte des lieux où la programmation est suivie d’un écho. Il a 10 ans on a créé le FID LAB et un suivi des films. Le milieu du cinéma nous fait confiance et a compris qu’on n’était pas un festival de plus. On essaie d’inventer un espace utopique où sont faites des productions d’art contemporain et de cinéma, où des productions à petit budget sont possibles et présentées dans leur totale dignité. Des films à moins d’un million d’euros, ce que font peu de festivals établis.

Zib : En 2017, vous aviez mis à l’honneur Roger Corman. Cette année, c’est Isabelle Huppert. Pourquoi Elle ?

JPR : Il était temps qu’il y ait une femme et qu’on mette à l’honneur les acteurs. Or Isabelle Huppert est une des plus grandes actrices françaises, avec une carrière sans écart, qui a pris des risques dès le début, qui a eu un intérêt pour l’international, qui est très attentive aux jeunes cinéastes, qui a eu envie d’être sur des aventures de vrai cinéma. Une des rares actrices à avoir un droit de regard en phase de montage et qui l’exerce, enfin une actrice qui demeure très honnête sur les enjeux de son métier. Quelqu’un qui pense à haute voix. Quelqu’un de saisissant en tant qu’actrice, un mélange de fragilité et de très grande fermeté dans son jeu.

Zib : Donc, une master class qui promet d’être fort intéressante…

JPR : Je l’espère, menée par Antoine Thirion et Caroline Champetier, directrice de la photo.

ZIB : Les grands festivals internationaux, que ce soit à Berlin ou à Cannes, ont eu à cœur cette année de mettre en avant les femmes au cinéma, est-ce que ce paramètre est entré en ligne de compte pour l’élaboration de cette édition ?

JPR : D’abord et vous pouvez vérifier, j’ai toujours été depuis le début attentif à ça. Pour ma première édition, il y avait deux présidentes de jury, deux actrices : Jeanne Balibar et Françoise Lebrun. Pour l’International et le National. C’était d’emblée affirmer : « Je souhaite mettre les femmes aux commandes ». C’était un geste clair qui date d’il y a bien longtemps maintenant. Depuis, même si je n’en fais pas un calcul, au sens où je ne vais pas mette arbitrairement des films réalisés par des femmes sous prétexte d’un quota, je suis toujours attentif à ça et l’ai toujours été. Et j’en suis très heureux : l’inverse est juste d’une bêtise ! C’est d’ailleurs ce que je veux souligner avec la filmographie d’Isabelle Huppert puisqu’il y a un certain nombre de femmes qui ont travaillé avec elle : je souhaitais que ce soit visible. Sans en faire une loi je trouve cette préoccupation tellement tardive. C’est hallucinant et symptomatique tout ça. Et je trouve qu’ils se réveillent tous bien tard !

ZIB : L’affiche de l’édition 2018 est réalisée par une graphiste Stéphanie Nava, et représente une femme.

JPR : Ce n’est pas la première fois qu’il y a une femme sur l’affiche du FID. Mais on ne s’est pas dit : « Tiens cette année on va mettre une femme ! » J’ai même eu peur, je ne vous le cache pas, qu’on nous reproche le fait qu’on ne voit pas son visage. En revanche, je trouvais beau que le nom du premier studio de cinéma d’Edison, dont elle tient une maquette dans les mains, ait été baptisé de ce nom fantastique : Black Maria. Marie Noire, le ventre du cinéma : un ventre de femme…

ZIB : Vous voyez des milliers de films depuis des années, pourtant vous ne semblez pas las. Qu’est-ce qui entretient ce désir de cinéma ?

JPR : Au-delà de toutes les inquiétudes -et elles sont vraiment là, croyez-moi- c’est toujours bouleversant quand un film s’offre dans l’entièreté de sa prise de risque. Ce sont les producteurs-trices, les cinéastes hommes et femmes, qui prennent les vrais risques et c’est un cadeau auquel il est juste impossible d’être insensible. Impossible de ne pas suivre ce mouvement-là. Croire qu’il est porteur de cinéma (et je ne réduis pas le cinéma en disant ça car j’ai une foi et un appétit à cet endroit-là, ancien et inaltéré) ; un mouvement qui emmène avec lui des peuples, des gens, des arbres, des pierres, des oiseaux, et j’ai envie de le transmettre. Pourquoi s’en priver et en priver les autres quand les gens y ont travaillé avec tant de générosité, d’amour, de précision, pour reprendre les épithètes que j’employais au début de notre entretien ?

ZIB : Sans préjuger de l’avis des jurys, quel est le film dans cette nouvelle sélection qui vous a le plus ému ? étonné ? enthousiasmé ?

JPR : J’aime également tous les films de la sélection, dans toute leur diversité. Chaque film choisi est un coup de cœur et même, c’est un arrachement de ne pas pouvoir en sélectionner davantage ! Après, ce n’est pas un coup de cœur -dans le sens où ce serait mon préféré- mais j’ai évoqué en conférence de presse l’aventure toute particulière de Mitra de Jorge Leon : un projet présenté au FIDLAB, produit par les Films de Force Majeure, tourné à Marseille – et reconnaître les lieux dans un film m’apporte toujours un plaisir supplémentaire. C’est une longue histoire qui démarre en Iran avec Mitra, psychanalyste internée en hôpital psychiatrique et qui, des années plus tard, devient ce film opératique bouleversant, en compétition officielle, projeté à Marseille, en présence de Mitra. Un film à recevoir comme une déflagration.

Propos recueillis par Annie Gava et Elise Padovani
Juillet 2018

Photo : © Annie Gava

La 29e édition du FID se déroulera du 10 au 16 juillet dans de multiples lieux marseillais : Mucem, Villa Méditerranée, Institut de l’Image d’Aix-en-Provence, Musée Cantini,Théâtre Joliette, Cinéma Le Miroir, Centre de la Vieille Charité, Vidéodrome2, Alcazar, Théâtre Silvain, Frac PACA, Mairies des 1er et 7ème arrondissements.

Programme complet sur fidmarseille.org