Portrait de la Toulonnaise Camélia Jordana, chanteuse, actrice et citoyenne sans concession

Elle est comme ça Camélia

Portrait de la Toulonnaise Camélia Jordana, chanteuse, actrice et citoyenne sans concession - Zibeline

Chanteuse, actrice et citoyenne, Camélia Jordana se positionne sans compromission. Après l’Avignonnaise Suzane, portrait d’une autre coqueluche provençale de la nouvelle génération.

La tournée des concerts terminée, celle des théâtres commence. En cette fin d’automne, Camélia Jordana est sur ces terres de Provence. D’abord à Saint-Rémy (lire notre critique), avec sa casquette première, celle de chanteuse, où elle est venue défendre le double album Facile x Fragile. Début décembre elle réapparaît, sur les planches cette fois, avec la pièce musicale Andando Lorca 1936, qu’elle a joue entourée de cinq autres comédiennes à Sète, Istres, Vedène et Toulon (Chateauvallon), sa ville natale. À à peine 29 ans, l’artiste change de costume et d’équipe avec aisance et ce goût de la liberté qui la nourrit depuis l’enfance. « À l’école primaire, je préférais faire de la voile plutôt que d’aller à la piscine. » De sa jeunesse varoise, Camélia fait remonter des images dans des bergeries, avec ses cousins et cousines. « Grandir dans le Sud ne fait pas la même enfance qu’ailleurs, c’est sûr. » Montée à Paris dès ses 16 ans pour travailler, l’adolescente ne connaîtra pas longtemps la corvée des petits boulots alimentaires. Fille au pair, baby-sitter, quelques marchés puis La Nouvelle Star, le radio-crochet télévisé par lequel tout a commencé, en 2009. « J’en ai des souvenirs formidables. Cela a été comme une grande école pour moi. » La musique est présente dans sa vie « depuis toujours ». Lorsque sa mère prenait des cours de chant lyrique, elle y traînait ses deux filles. « On jouait sous la table, on avait deux et quatre ans. J’ai appris à chanter en même temps que j’apprenais à parler. »

La Callas et Michaël Jackson

À la maison, Brassens et Dalida côtoient La Callas et Michaël Jackson dont elle regardait les clips des nuits entières sur YouTube. Cette pluralité de références a tracé son cheminement musical. Une musique qu’elle contrôle de bout en bout en devenant sa propre productrice. « C’est très important pour tout artiste de pouvoir présenter un projet fini sur lequel personne d’autre n’est passé pour le dénaturer. C’est le lien le plus sincère et la manière d’être la plus transparente avec son public. » La liberté encore et toujours. Si elle ne prononce pas le mot engagement par humilité, Camélia Jordana est une femme dont les positions honorent une époque où les micros sont plus facilement tendus aux aboyeurs du déclinisme qu’aux faiseurs d’humanité. « Entre mes 16 et 19 ans, j’étais avec une bande de musiciens qui m’ont fait découvrir plein de choses qui me sont essentielles aujourd’hui. C’était des personnes très politisées. Quand je m’endormais dans le camion en écoutant Danyel Waro et que je me réveillais avec Dorsaf Hamdani, je les entendais parler d’actualité et débattre. Je n’ai pas mon bac, je n’ai pas fait d’études, ça m’a permis d’éduquer mon regard et ma lecture du monde dans lequel j’évolue. »

Ses déclarations sur les comportements racistes de certains policiers dans les quartiers populaires ont déclenché un flot d’attaques, d’injures et de menaces, du sinistre Castaner à l’extrême droite haineuse. « La tristesse qui se pose en moi est celle de la citoyenne française que je suis et qui voit son pays divisé, la colère au front et la rage au ventre », écrit-elle dans une lettre ouverte en février dernier, dénonçant, plus que le harcèlement dont elle est la cible, la propension médiatique à relayer des propos « transformés et détournés de leur sens ». À présent, la jeune femme préfère traduire ses combats en chansons plutôt qu’en déclarations. Et encore : « 99,99 % de mes créations ne concernent absolument pas les valeurs que je défends dans mon intimité et ma citoyenneté ». Peut-être, mais les 0,01 % restant sont salutaires. Évocation du massacre d’Algériens du 17 octobre 1961 dans son titre Dhaouw, morceau en soutien à SOS Méditerranée sur son dernier opus, reprise du Chant des partisans sur un plateau télé, We shall overcome entonné lors d’une manifestation après l’assassinat de George Floyd, clip sur le poème Liberté d’Éluard en hommage à Samuel Paty et tant d’autres. Ses convictions féministes et antiracistes ne contredisent pas la Camélia qui pose en Marianne à la Une d’un célèbre hebdomadaire.

Courage et exemplarité

Allier courage et exemplarité, l’exercice est périlleux dans la France des années 2020. « C’est Marion Cotillard qui disait très justement qu’en voulant défendre elle-même les causes qui lui tiennent à cœur, elle s’est rendue compte qu’elles les desservait car ce n’était pas ça que le public attendait d’elle, et que finalement ce n’était pas la meilleure façon de leur rendre hommage. » C’est donc exclusivement par son métier, ses métiers, qu’elle veut dorénavant faire parler d’elle. « J’ai envie de remettre dans la tête des gens que ma priorité, c’est ma musique, mes films, mes pièces de théâtre. » Le public comme la profession semblent lui donner raison. En 2018, elle remporte le César du meilleur espoir féminin avec Le brio d’Yvan Attal et une Victoire de la musique pour l’album Lost l’année suivante. « Pour le César, c’était au-delà de l’inattendu et pour la Victoire, au-delà de l’inespéré étant donné que j’ai été primée pour l’album le moins travaillé et le moins écouté de ma carrière. C’était comme un pansement sur une guérison. C’est le projet sur lequel j’ai eu le plus de combats à mener pour qu’il existe en l’état. Je l’ai fait pour moi, je ne pensais pas au public au moment où j’ai créé les chansons. Il n’y a eu que 4 000 pressages, c’est presque un album collector. » Contrairement au tout premier qui se vend à 160 000 exemplaires.

Pour Facile x Fragile, son quatrième, la démarche et le besoin sont différents. « Je me suis remise au français de manière assez franche et à écrire des chansons populaires. » Le résultat est un disque dual, mêlant pop, world et morceaux intimistes, comme pour affirmer une identité multiple. « J’ai une triple culture européenne, kabyle et algérienne. J’ai découvert des musiques très différentes les unes des autres. Cela se ressent forcément dans la femme et l’artiste que je suis aujourd’hui. » Une femme, une artiste aussi à l’aise dans un studio d’enregistrement avec ses copines Vitaa et Amel Bent qu’avec un plus pointu Bertrand Belin. À jouer aux côtés de Daniel Auteuil ou pour la caméra d’Emmanuel Mouret. « Je m’épanouis dans cet ensemble. » Nous aussi.
LUDOVIC TOMAS
Décembre 2021

Photo © Hellena Burchard

A venir
Andando Lorca 1936
3 décembre, Théâtre Molière, Sète
5 décembre, Théâtre de l’Olivier, Istres
7 décembre, L’Autre scène, Vedène
8 & 9 décembre, Châteauvallon, Ollioules