« D’IAM à Jul, on exprime son amour à Marseille par le rap »Vu par Zibeline

• 14 novembre 2020, 16 novembre 2020 •
 - Zibeline

Entretien avec Gilles Rof, journaliste et coréalisateur avec Daarwin du documentaire Marseille, capitale rap, diffusé sur France Télévision.

Réalisateur et photographe, Daarwin accompagne l’épopée du rap marseillais depuis son éclosion. Cofondateur de l’agence Tous des K, il façonne depuis bientôt trente ans l’identité visuelle d’IAM, réalisant de nombreux clips, concerts filmés et publicités.

Avant d’écrire pour Le Monde, Gilles Rof fut aussi le correspondant marseillais des magazines Rap Mag et Groove. Son ancrage en planète hip hop lui a permis de vivre de l’intérieur les débuts des groupes phares du rap made in Marseille, de IAM aux Psy4 de la Rime en passant par la Fonky Family.

Ensemble, ils retracent les trente ans d’histoire d’un mouvement musical qui fait corps avec sa ville, dans un documentaire passionnant, Marseille capitale rap. Les principaux acteurs issus des quatre générations du rap marseillais ont accepté de témoigner. De B.Vice à Jul, des plus célèbres aux artistes en retrait des projecteurs, tous ont contribué à ce phénomène unique devenu une marque de fabrique. En contextualisant les parcours dans leur environnement social et sociétal, les réalisateurs signent également un portrait authentique du Marseille populaire, cosmopolite et engagé.

Zibeline : Comment s’est passé le tournage et qu’en retenez-vous ?

Gilles Rof : Les rappeurs sont des personnes très méfiantes vis-à-vis de l’establishment mais ils ont tous accepté. Il y a eu la nécessité d’expliquer ce qu’on faisait et ils ont participé avec plaisir parce qu’ils ont compris qu’on voulait éclairer leurs trajectoires. Le seul qu’on n’a pas réussi à avoir est Le Rat qui n’a pas donné suite, mais ça fait partie de son personnage. Personne n’a demandé à voir son entretien à part Kenny Arkana. SCH a été pour moi une vraie découverte. Ils est dans la lignée des rappeurs marseillais qui ont des discours fins et construits. Après le premier visionnage, France 5 était très surpris qu’il n’y ait pas de « clash » dans le hip hop marseillais. Ils s’attendaient à un truc un peu à la Booba et Kaaris (deux rappeurs franciliens en perpétuel et violent conflit, ndlr). C’est vrai qu’il a pu y avoir des épisodes tendus dans l’histoire du rap marseillais et que certains ne s’apprécient pas, mais il y a avant tout une unité et une fraternité du fait de l’aspect identitaire. Les seules difficultés rencontrées étaient dues aux agendas fluctuants des uns et des autres.

Dans le film, Imhotep évoque les caractéristiques du rap marseillais en termes de tchatche, de sourire et d’humour.  Quelles sont pour vous les spécificités marseillaises du rap ?

Cela dépend des périodes. Mais musicalement, il est évident que les influences méditerranéennes ont marqué les débuts du rap marseillais, avec des musiques arabes samplées, une approche orientale du son. On trouve aussi l’utilisation du langage marseillais de la rue, avec des expressions moitié arabe, moitié provençal, moitié français, moitié inventé (sic). Aujourd’hui, la production est très diverse mais s’il existe des grosses familles avec des leaders. Parmi les spécificités, on trouve l’influence de musiques africaines contemporaines, l’usage de l’auto-tune, le côté joyeux et parfois variétés. En fait, la nouvelle génération ne se met pas de limite dans ce qu’il est possible de faire. C’est une grande différence avec les pionniers. Il y pas mal d’autodérision aussi, de naturel. Peu d’artistes se construisent un personnage. Même des superstars comme Soprano et Jul sont des personnes très simples. Ce qu’il y a de commun à tous et dans la durée, c’est l’attachement à la ville. À Marseille, le rap est un phénomène culturel identitaire inédit. D’IAM à Jul, on exprime son amour à la ville par le rap. Et c’est aussi un phénomène économique : cela part de rien, et en trente ans tout le monde connaît et cela rapporte de l’argent à une grande diversité d’artistes.

Vous relevez quatre générations de rap avec leur tête de pont : IAM, Fonky Family, Psy4 de la Rime et Jul. Comment voyez-vous l’évolution du genre ?

Dans les premières générations, c’est un rap très écrit et très influencé par la musique noire américaine. Les artistes viennent des quartiers populaires, se sentent rejetés et exigent un regard de dignité sur les populations issues de l’immigration. Il n’y a que les punks et les rockeurs qui les considèrent à l’époque. Il y a un basculement beaucoup plus revendicatif avec la Fonky Family. Les belles plumes existent toujours mais l’écriture est plus facile. Les rappeurs marseillais d’aujourd’hui ne cherchent plus à être validés par la société. Ils s’en foutent parce qu’ils ont un rapport direct avec le public. Musicalement, on trouve moins de sample, moins d’influence américaine et des rythmes plus rapides.

IAM est un repère, à plusieurs titres. Le Mia puis L’école du micro d’argent semblent marquer des tournants dans l’histoire du rap national. Le premier, d’un point de vue populaire, le second, d’un point de vue de l’économie du rap.

Le Mia est le succès qui fait exploser IAM, qui en fait un groupe majeur pour le public français. Avec L’école du micro d’argent, IAM a concrétisé la démarche d’indépendance, portée antérieurement par Jo Corbeau ou Massilia Sound System, de créer ici sans le besoin d’aller à Paris. Soprano est celui qui est allé encore plus loin dans l’idée qu’on peut construire, être un entrepreneur depuis Marseille. C’est acquis pour la génération suivante. C’est une vraie révolution.

Quelqu’un dit justement dans le film : « Sopra, c’est Obama ». Comment expliquez-vous cette aura et ce profond respect dans la famille du rap alors que musicalement il s’en est largement éloigné ?

C’est un vrai paradoxe. La variété fait partie de sa culture. Ça ne plaît pas aux puristes mais il n’a pas trahi sa culture, il l’a insufflé dans sa musique. Après, ils disent tous aussi que quand il se met à rapper, c’est un des meilleurs. Il y a du respect à la fois pour son talent, sa personnalité et son parcours. Ce garçon est une perle. Il s’est fait tout seul et n’a pas changé en vingt-cinq ans. Il est hyper positif et c’est une volonté de sa part. Il ne dit jamais non à un jeune rappeur qui veut lui faire écouter un son. Dans le rap, contrairement à d’autres milieux, il y a un respect pour la réussite. La réussite, c’est bien.

Kenny Arkana est la seule femme de ce monde très masculin. N’est-elle finalement pas la plus radicale ?

Qu’elle soit la plus radicale est une évidence. Mais je ne sais pas si la raison tient au fait qu’elle soit une femme. Elle exprime son militantisme par sa création artistique et incarne l’aspect politique du rap. Elle m’a dit ne jamais avoir ressenti de machisme dans le milieu même si le rap est un univers très mec. Mais tout le monde l’a plutôt bien accueillie. Pourquoi est-ce la seule femme qui ait émergé ? J’ai posé la question à plusieurs artistes mais je n’ai pas eu de réponse claire. C’est un constat pour lequel on n’a pas de clefs.

On reproche parfois à la génération actuelle que vous faîtes parler à travers Jul, SCH ou Sosso Maness d’être moins consciente. N’est-elle pas au contraire la plus rebelle dans son appropriation du système ?

Les anciens comme IAM voulaient que la société les regarde d’égal à égal et les respecte. Les rappeurs d’aujourd’hui ne cherchent pas à changer la société, ils s’y imposent en étant ce qu’ils sont. Ils diffusent leur façon de vivre à travers leur musique. Ils ont imposé leur culture à des gens qui à la base ne devraient pas l’apprécier. C’est un hold-up mental. Quand je vois des fêtes de quinquas où l’on s’éclate sur du Jul, ça me fait rire. C’est parfaitement réussi. On va dire que c’est de la musique mainstream. Peut-être, mais les Beatles aussi. C’est tout simplement la musique populaire d’aujourd’hui.

Vous consacrez dans le film un passage à l’OM. Y a-t-il quelque chose de commun entre le rap et le football à Marseille ?

Il y a des liens évidents puisque c’est la musique la plus populaire et le sport le plus populaire. Il y a également une proximité d’âge et de territoire, certains joueurs venant des mêmes quartiers que les rappeurs. Chronologiquement, il y a aussi un lien entre le foot et le rap. Quand l’OM devient champion d’Europe, cela coïncide avec l’explosion d’IAM. Mais à part tout cela, je pense que ce sont deux esprits très différents. D’abord parce que l’OM a plus de 30 ans et que c’est quelque chose d’encore plus fort dans cette ville.

Le film donne l’impression que Marseille d’un point de vue institutionnel est passé à côté de trente années d’un pan de sa culture, de son identité. Comment l’expliquer ?

C’est une question politique. J’ai le souvenir d’un dédain de plusieurs élus à la culture de Jean-Claude Gaudin. Un dédain qui s’accompagnait de méconnaissance et d’ignorance, de rejet pour certains. Ils sont passés à côté des choses positives du rap. Bien sûr, il y a aussi des choses négatives comme dans tout style de création, mais cela a sauvé la vie de plein de gamins. Actuellement, la ville réfléchit à une Maison du hip hop, c’est essentiel. Mais il faudrait confier ce projet à des gens du hip hop et pas de l’ingénierie culturelle. Ce serait bien d’avoir un lieu dédié et accessible dans le centre-ville. On critique souvent Marseille pour le fait de manquer de reconnaissance envers ses créateurs culturels. Dans le rap, il existe un potentiel de fou.

Entretien réalisé par LUDOVIC TOMAS
Novembre 2020

Marseille capitale rap, de Gilles Rof et Daarwin (13 Productions)
Diffusé le 14 novembre à 22h30 sur France 5 et le 16 à 23h05 sur France 3 Paca

Photos © Productions 13

Photos : Imhotep (3), Soprano (6) et Kheops (9) © Ludovic Tourte