Entretien avec la violoniste Anna Göckel

« Chaque perspective de concert prend une saveur démultipliée ! »

• 1 août 2020⇒21 août 2020 •
Entretien avec la violoniste Anna Göckel - Zibeline

Née en 1992 à Marseille, Anna Göckel y a obtenu à douze ans son premier prix de violon. Partie depuis sillonner les scènes internationales -le Victoria Hall de Genève, le festival de Marlboro, les plateaux de Tokyo ou de Mexico-, c’est pleine d’une joie communicative et d’un désir inextinguible de scène qu’elle appréhende la nouvelle édition du festival de la Roque-d’Anthéron.

Zibeline : La scène du Parc de Florans vous est-elle particulièrement familière ?

Anna Göckel : Absolument ! J’ai déjà joué à la Roque-d’Anthéron avec le Trio Karénine en tant qu’ensemble en résidence. Un vrai chemin a été parcouru depuis, et c’est tout à fait réjouissant d’y retrouver des musiciens aussi formidables qu’Anne Queféllec ou que Laurent Marfaing. Je suis particulièrement émue de jouer aux côtés de Marc Coppey et Olivier Charlier. Quand j’étais enfant, à l’Académie Musicale de Nice, je les écoutais avec des yeux ébahis ! C’était fascinant et inaccessible. Partager la scène avec eux près de vingt ans après, c’est forcément très émouvant.

Et ce non loin de votre Marseille natale…

Et je serais heureuse, ravie, de pouvoir jouer à Marseille même ! Ce serait vraiment formidable de rejouer dans cette ville, qui est ma ville de naissance, la ville de mon enfance et ce lieu qui m’a tant manqué pendant le confinement. Vraiment, ce serait formidable. Construire quelque chose ici me comblerait de joie. D’autant qu’on a appris à réfléchir autrement à notre lieu d’ancrage et à notre impact sur l’environnement.

Le retour à la normale a-t-il changé votre rapport à la musique ?

C’est très compliqué ce qu’on vit, en tant que musicien. Cette impression d’être tenus pour accessoires dans cette société est douloureuse. Les trains sont remplis, complets, mais les salles de concert demeurent closes : la logique m’échappe… Les concerts solidaires, pour les maisons de retraite, au balcon, que j’ai pu jouer, ont été vitaux pour garder cette connexion avec un public. Ce rapport compositeur-interprète-public, c’est un triangle vital ! Travailler quand ce triangle-là est brisé semble impossible. Trouver l’élan sans savoir quand le partage aurait lieu avec un public m’a demandé beaucoup de force intérieure. Si bien que chaque perspective de concert prend une saveur démultipliée, aujourd’hui ! C’est vraiment de l’ordre du miracle.

De même que le retour au dialogue, nécessaire, dans la musique de chambre ?

D’autant que la question de relation que chacun a avec la musique y est évidemment essentielle, aussi essentielle que l’art de jouer avec les autres. L’idée, ce n’est pas de faire des compromis qui affaiblissent la musique, mais de trouver quelque chose qui convainc tout le monde. C’était ce qu’expliquait très bien Hatto Beyerle : lorsqu’on joue ensemble une œuvre, c’est comme si chacun regardait le même arbre, mais de son propre côté. Si bien qu’il faut faire un bout de chemin pour l’envisager avec le regard de l’autre. Mais c’est toujours le même arbre ! Et puis parfois, en cheminant, tout le monde change de perspective et personne ne s’y retrouve (rires).

Comment appréhendez-vous ce choix de concertos en version réduite ?

Le douzième concerto de Mozart est souvent joué en musique de chambre : il n’y a pratiquement pas de transcription à faire, la masse est juste différente -puisqu’il n’y a pas de vents dans la partition originale. Chez Beethoven, c’est différent, mais la transcription est heureusement très bien faite ! On a d’autant plus de plaisir à aller chercher des timbres de hautbois, de cor. Ce travail-là est toujours intéressant et nécessaire, mais implique sur des œuvres non transcrites de faire appel à notre imagination, à des choix subjectifs. Il y a tout un processus de dépistage, de devinette. Là, c’est l’inverse : on a déjà la réponse avec la partition pour orchestre ! On doit donc essayer de faire vivre cette partition, même si on sait précisément quel timbre était dans la tête du compositeur.

En attendant de retrouver un orchestre, en tant que soliste ?

Cela se fera heureusement très vite, dès cet été ! Je jouerai le deuxième concerto de Prokofiev, avec l’Orchestre du COGE en Savoie ! En plus, je pourrai participer à la Masterclasse de direction avant : donc travailler l’œuvre du point de vue du chef d’orchestre, puis en tant que concertiste. Quel bonheur ! J’ai toujours eu cette conviction un peu étrange -ou en tout cas perçue comme telle- que la direction d’orchestre ferait partie de ma vie. Au même titre que le violon… J’ai eu une chance folle de pouvoir aborder la direction d’orchestre en parallèle de ma carrière de violoniste. Cela m’a notamment appris d’apprendre non pas à lire en déchiffrant mais à écouter une voix intérieure, et à développer une conscience aigüe de la partition. Construire ce qu’on veut avant de le réaliser, c’est une force pour tout instrumentiste, une force qui nourrit aussi mon rapport au violon. Et à la vie !

Propos recueillis par SUZANNE CANESSA
Juillet 2020

 

Festival international de piano
Du 1er au 21 août
Auditorium du Parc, Espace Florans, La Roque-d’Anthéron
festival-piano.com

Photo © Natacha Colmez