Entretien avec René Martin, fondateur et directeur artistique du festival de la Roque-d’Anthéron

« Cette édition sera une édition fraternelle : un festival de retrouvailles »

• 1 août 2020⇒21 août 2020 •
Entretien avec René Martin, fondateur et directeur artistique du festival de la Roque-d’Anthéron - Zibeline

Zibeline : Quand avez-vous pris la décision de maintenir le festival, dans cette nouvelle forme COVID-compatible ?

René Martin : Nous avons été confinés le 17 mars, soit dix jours avant la conférence de presse prévue… La nouvelle est tombée comme un couperet. Très vite, j’ai pressenti que toutes les salles fermeraient, et j’ai commencé à en parler avec l’équipe. Je persistais à croire qu’il y aurait une porte de secours pour nous : nous sommes un festival de plein air, qui se déroule dans un parc de dix hectares… Nos contraintes sont moindres. Et puis j’ai commencé à réfléchir et, au fur et à mesure, on a commencé dès le mois d’avril à refaire une programmation. Malgré de nombreux obstacles !

Dont la fermeture des frontières…

Tout à fait ! Pour les artistes venant de Russie, du Japon, il était impossible d’envisager quoi que ce soit. Mais je me suis dit très vite qu’il était temps d’en profiter pour célébrer une école de piano qui est tout simplement extraordinaire en France : Claire Désert, Fanny Azzuro, Caroline Sageman, Tanguy de Williencourt, Emmanuel Strosser…. En bref, qu’il était temps de les valoriser ! La solution idéale était que l’artiste puisse venir en voiture. On doutait encore de la viabilité des trains. En voiture, donc, de France, mais pourquoi pas de pays frontaliers comme la Suisse. C’était notamment le cas de Nelson Goerner, ou encore d’Arcadi Volodos qui réside à Madrid. En repensant tout dans ce cadre, j’ai contacté tous les pianistes et repensé toute la programmation.

Comment avez-vous repensé les espaces du festival ?

Cela a demandé beaucoup de travail. Nous avons tout d’abord pensé aux allées principales pour arriver jusqu’à l’Auditorium : elles sont très larges, et il sera donc possible pour les auditeurs de ne pas s’y croiser. Nous pensions également proposer différents parkings suivant les concerts. Nous avons beaucoup réfléchi… Concernant le remplissage des places, nous pensons aujourd’hui que nous aurions pu en demander plus, puisque les théâtres vont bientôt rouvrir sans restriction ! Mais l’heure n’était pas à ces considérations-là lorsque nous nous sommes organisés. Nous avons demandé au préfet 600 places au mois de mai, et nous avons obtenu son accord. Nous avons redessiné le théâtre en laissant deux places libres de chaque côté du spectateur.

Vous avez également renoncé à la présence d’orchestres, et aux habituels Concertos…

À ce stade, on ne sait toujours pas à quelle distance règlementaire les musiciens peuvent jouer les uns des autres. Deux mètres ? Cinq mètres ? Envisager un orchestre me semblait impossible. L’idée de recourir à des versions transcrites, très souvent pour quatuor à cordes et contrebasse, s’est imposée très vite. Sur notre plateau, immense, ces effectifs-là sont tout à fait sécurisés pour les artistes.

Photo © X-D.R.

Votre programmation fait volontairement l’impasse sur l’anniversaire du festival.

Nous fêtons en effet notre quarantième anniversaire cette année. Mais après cette terrible catastrophe, nous avons décidé de le reporter. Nous vivons une véritable période de deuil : 30 000 morts en France, tout de même… Nous voulions que le festival soit fraternel. Il sera spécial et, je pense, très émouvant : un festival de retrouvailles. Entre les artistes et leur public, qui se sont révélés très présent. Y compris à cachet plus bas qu’à l’accoutumée, car nous étions alors incertains des jauges, mais les artistes se sont engagés comme un seul homme, sans réfléchir ! Tout le monde est solidaire, et tout le monde a très envie de rejouer. Nos partenaires également ont fait preuve d’une bonne volonté hors pair. Sans parler du public : La billetterie a tout simplement explosé ! Dès l’ouverture à 9h, on était saturés d’appels téléphoniques, le site a bugué… ça n’arrêtait pas !

Les 250 ans de Beethoven font, eux, l’objet de nombreux concerts et journées.

C’était une évidence : Beethoven demeure le grand oublié de cette année ! Il y avait, de partout, des projets fabuleux, des intégrales de symphonies… Nous avons pu, de notre côté, organiser une intégrale des 32 sonates avec tous les pianistes. Ainsi qu’un format particulièrement réjouissant, pour rendre justice à ce compositeur grandiose : une joute entre Pascal Amoyel et Dimitris Saroglou qui sont, comme l’étaient Beethoven et son célèbre rival Daniel Steibelt, des improvisateurs aguerris ! La légende est à ce sujet très belle : c’est en retournant la partition imposée que Beethoven aurait élaboré ses plus belles variations, et conçu l’architecture de sa troisième symphonie… En bref, c’est de la contrainte que naît un véritable renouveau. Une leçon qui a son importance en ces temps difficiles.

Propos recueillis par SUZANNE CANESSA
Juillet 2020

Festival international de piano
Du 1er au 21 août
Auditorium du Parc, Espace Florans, La Roque-d’Anthéron
festival-piano.com

Photo © Renaud Alouche