Une cinquantaine de créations au Festival C'est pas du Luxe, du 21 au 23 septembre à Avignon

Avignon, portes ouvertes

• 21 septembre 2018⇒23 septembre 2018 •
Une cinquantaine de créations au Festival C'est pas du Luxe, du 21 au 23 septembre à Avignon - Zibeline

Pour sa 4e édition, le festival C’est pas du luxe ! s’installe à Avignon. Co-organisé par la Fondation Abbé Pierre, l’association le Village et la scène nationale la Garance à Cavaillon, il réunit artistes et personnes en situation de fragilité autour d’une cinquantaine de créations.

Avignon, terre d’accueil

« C’est une vraie chance pour Avignon. » Les mots de Cécile Helle, maire (PS) de la ville, sont sans détour. Pour l’édile, accueillir le festival C’est pas du luxe ! est « un acte politique. Quand Avignon se revendique capitale culturelle, cela doit être de toutes les cultures et de tous les artistes ». Une bienveillance que n’a malheureusement pas connue la manifestation dans les deux autres communes du Vaucluse ayant reçu les précédentes éditions, Apt et Le Thor. « Ils ont été rejetés partout où ils s’étaient installés », témoigne André Castelli, adjoint (PCF) avignonnais, cheville ouvrière du rapprochement entre le festival et l’ancienne cité papale. Autre bonne nouvelle annoncée par la ville, cette dernière souhaite pérenniser l’aventure. Pour les organisateurs de l’événement, cette hospitalité tranche avec le discours ambiant qu’elle combat. « En permettant à des personnes en situation de fragilité d’être mises en lumière, nous pouvons changer le regard que nos concitoyens portent sur les précaires », affirme Patrick Chassignet, de la Fondation Abbé Pierre. Pour Vincent Delahaye, de l’association le Village à Cavaillon, une démarche comme C’est pas du luxe ! « permet un accompagnement beaucoup plus fécond des personnes accueillies car elle s’inscrit dans un processus de vie qui sort des logiques de survie ». Une approche partagée par Didier Le Corre, directeur de la scène nationale la Garance, partenaire et lieu de résidence de certains projets du festival. « J’ai vu des personnes complètement transformées par cette aventure. C’est ce qui nous motive tous les jours. Dans un monde qui se marchandise, on retrouve grâce à ce projet la fonction émancipatrice de la culture. » C’est peut-être Serge Barbuscia, directeur du Théâtre du Balcon, dont l’ouverture est avancée de quelques semaines pour accueillir le festival, qui résume encore mieux les choses : « C’est nous qui avons besoin d’eux, pas l’inverse ».

C’est pas du luxe, c’est de l’émancipation

« Vous êtes tous droitiers donc vous tenez votre arc de la main gauche et vous tirez sur la corde de la main droite. » Les consignes de Jean-Pierre, éducateur sportif retraité, sont limpides. À l’image de l’eau de la plage de Beauduc, en Camargue. C’est ici, sur ces terres encore sauvages qui ont inspirées tant de ses aînés, que le photographe lillois Christophe Loiseau a emmené sa troupe pour préparer une des créations phares du festival, Invitation au voyage, une performance visuelle sur grand écran associant ombres et images, accompagnée par l’Orchestre régional Avignon-Provence (le 22 septembre à la FabricA). Au programme, des plans vidéo qui seront projetés le soir du spectacle. « On doit sentir, deviner l’effort, mais vous devez rester détendus. L’idée est qu’on sente qu’il va y avoir une rupture », décrit l’artiste. « Ton arc est à l’envers ! », s’amuse Jean-Pierre devant la maladresse de Pascal, pensionnaire de la Fondation Abbé Pierre participant au projet. « Je ne fais aucune différence entre mon travail habituel et ce que je produis ici. Pour nous, artistes professionnels, c’est aussi un champ d’expérience. Ce n’est pas un projet au rabais », explique Christophe Loiseau, souvent impressionné par les résultats « très aboutis ». Caméra en main, il filme les amateurs qui, d’un pas naturel mais concentrés, marchent au bord de l’eau. « On ne jette rien par terre, c’est un site protégé », prévient Nathalie Besson, travailleuse sociale responsable de la pension de famille Lumière et vie à Nîmes. « Le propre de ce festival est d’amener tout le monde à la culture. Travailler l’image, c’est pas rien en terme d’estime de soi », témoigne-t-elle. Un pari visiblement réussi.

Laurent, Patricia, Leïla, Pascal, la vie d’après

Agés de 48 à 64 ans, ces habitants de la pension de famille Lumière et vie à Nîmes participent au festival à travers plusieurs propositions artistiques.

Quand l’entreprise qui l’emploie met la clef sous la porte, Laurent ne se démonte pas. À seulement 34 ans, cet électricien opte pour une reconversion et démarre une formation d’éducateur technique spécialisé. Il est loin d’imaginer que la maladie va faire capoter son projet professionnel et bouleverser sa vie. « C’est d’abord le diabète qui s’est déclaré. Puis on m’a diagnostiqué bipolaire », raconte-t-il vingt ans plus tard. Un état de santé que ne va pas supporter son épouse qui demande le divorce. Commence alors la spirale du repli. « Je suis retourné chez mes parents et j’ai vécu pendant dix-sept ans enfermé ». Lorsque son père décède, il évoque avec sa mère son entrée dans l’établissement nîmois, membre du réseau de la Fondation Abbé Pierre, où il réside depuis maintenant deux ans. « J’étais sauvage, très sauvage. Il a fallu que je me dépasse pour beaucoup de choses ». La cinquantaine passée, il décide de renouer avec deux de ses passions de jeunesse : la guitare et la photographie. Il intègre le cours de musique de la pension et reprend un appareil photo. « Ca m’a valorisé alors que j’étais complètement démoli. » Pour C’est pas du luxe !, il montera sur scène avec le groupe Complet délire, formé avec ses co-résidents nîmois, et expose cinq photos personnelles prises au Jardin de la Fontaine en hiver. « Moi qui ai peur de la foule, je vais jouer devant du monde. J’ai le trac mais ça va. »

À 48 ans, Patricia n’a pas la langue dans sa poche. « Je suis une Bretonne échouée à Nîmes. » Pupille de l’État, elle quitte Brest pour la capitale gardoise il y a vingt ans. « Je suis partie d’une ville qui m’a laissé trop de mauvais souvenirs pour repartir de zéro. » Après un séjour en appartement thérapeutique pour désintoxication, elle rencontre son futur mari avec lequel elle fera son second enfant. Divorcée, elle élève sa progéniture. « J’ai toujours été seule au monde pour me défendre. Mais quand ma fille puis mon fils ont quitté l’appartement, je n’ai pas pu y rester, ce n’était plus chez moi. » Depuis qu’elle a intégré la pension, Patricia a beaucoup pris sur elle. « Le côté communauté, je n’aimais pas ça. » Elle est devenue la chanteuse principale du groupe. « Ça me redonne confiance en l’avenir. Sans rêver parce que je ne sais pas rêver. » Les arts et la culture étaient, encore il y a peu, à des années lumières de ses centres d’intérêts. « Je suis une inculte. L’école, c’était pas mon dada, je n’aimais que le sport. » Pendant le festival, en plus du concert, Patricia participe également à une performance vidéo-théâtrale avec l’Orchestre régional Avignon-Provence. Aujourd’hui, elle voit « l’avenir avec un peu plus de soleil ».

De quatre ans son aînée, Leïla fait elle aussi partie de la programmation. Devenue percussionniste du groupe alors qu’elle n’avait « aucune notion de musique », elle expose également quatre œuvres pendant le festival : trois peintures et une guitare en carton. « Le macramé ou enfiler des perles, c’est pas mon style. Mais il y a des trucs que je n’aurais jamais imaginé faire. » Celle qui a été forcée par son ex-compagnon à choisir entre lui ou ses enfants n’a pas hésité. « Je me suis retrouvée à la rue avec trois gosses. Cela fait dix ans que je suis à la pension alors que je pensais y rester seulement deux. C’est comme un cocon.» Un sentiment partagé par Pascal, 62 ans, bipolaire comme Laurent. « Dès que je suis arrivé, on m’a proposé un rôle dans une pièce pour C’est pas du luxe. J’ai toujours aimé la culture mais en tant que spectateur. Passer de l’autre côté de la barrière, être mis en scène et regardé, et y arriver m’a transformé. »  Un équilibre reconquis sur la maladie et qu’il doit aussi à une récente rencontre amoureuse. « Même si je ne pourrais plus revivre en couple. »

LUDOVIC TOMAS
Septembre 2018

C’est pas du luxe !
21 au 23 septembre
divers lieux, Avignon
cestpasduluxe.fr

Photographies :
(reportage2) © LT
(témoignages) Laurent © LT
(témoignages) Leila © LT


La FabricA
55 Avenue Eisenhower
84000 Avignon
04 90 27 70 50
http://lafabrica.festival-avignon.com/