Entretien avec Nathalie Garraud et Olivier Saccomano, à la tête du Théâtre des 13 Vents à Montpellier

Au-delà des aléas

Entretien avec Nathalie Garraud et Olivier Saccomano, à la tête du Théâtre des 13 Vents à Montpellier - Zibeline

Nathalie Garraud et Olivier Saccomano, à la direction du Théâtre des 13 Vents, affirment leur style en misant sur la durée et la rencontre.

Zibeline : On sent, dans votre nouvelle programmation, une volonté toujours plus affirmée de construire un discours à travers l’ensemble des propositions -et ce, malgré les aléas de la crise sanitaire.

Olivier Saccomano : On pourrait dire que c’est une composition. Pour utiliser le vocabulaire des musiciens ou des peintres, c’est une suite de mouvements, chacun avec sa durée. 

Nathalie Garraud : Le temps de présence qu’on demande aux artistes (3 semaines) nous impose de travailler très en amont avec eux. Cela peut aller jusqu’à deux ans d’échanges avant les représentations. On a continué ces discussions pendant le confinement, en sachant, puisqu’il y avait une somme dévolue pour chacune des compagnies invitées, que quoi qu’il arrive, les artistes viendraient, et qu’on trouverait ensemble des formes à présenter dans les conditions dans lesquelles on serait.

Est-ce que ce choix, développé depuis votre arrivée en 2018, des « petites formes » (Qui Vive ! Poésie !,…), tout en offrant un nombre important de représentations pour chaque spectacle, n’était-il pas précurseur, avec une organisation qui permet de mieux accueillir le public avec les contraintes actuelles ?

N.G. : Une œuvre a besoin de temps pour exister, dans le sens où le parcours d’un artiste, c’est une vie entière, et chaque forme n’est en fait qu’une image à un instant T du parcours d’un artiste. C’est une pensée qu’on a depuis qu’on est ici, et qu’on déplie dans notre propre travail d’artiste. Essayer de créer dans des conditions qui ne soient pas strictement soumises à la logique de marché, mais articulées à la nécessité artistique.

O.S. : Notre priorité, c’est le rythme des artistes. Nous ne voulons pas nous soumettre à l’impératif d’adaptabilité politique. 

Pensez-vous que la crise sanitaire va infuser les différentes propositions des artistes ? 

O.S. : La situation en question est déjà dans le regard du spectateur. C’est en fait cela qui transforme les pièces, sans que celles-ci aient à s’adapter au fil de l’actualité. L’œuvre n’a pas à courir après le régime d’actualité, ni à renvoyer l’image immédiate de ce qu’on est tous en train de vivre. Il faut plutôt chercher un écart d’avec la représentation dominante. S’arracher au réalisme.

Et comment se positionne alors ce qu’on appelle théâtre documentaire, que d’ailleurs, pour Adeline Rosenstein, vous nommez Théâtre documentaire sans documents ?

O.S. : C’est un travail sur un rassemblement de documents, d’enquêtes, mais sans transmission directe de ces données. Avec des moyens finalement assez pauvres, elle arrive à matérialiser des idées et des notions beaucoup plus vivement que si cela été transmis avec du contenu. Plus avec des sensations qu’avec des savoirs en tant que tels. C’est de l’ordre de la production de l’imaginaire. 

Ce sera la première édition de la Biennale des Arts de la scène en Méditerranée.

N.G. : Nous sommes 12 partenaires, avec qui nous avons réfléchi, chacun avec nos spécificités, à quels artistes inviter pour montrer leur travail et les faire se rencontrer.

O.S. : La Méditerranée en soi n’était pas un sujet à aborder obligatoirement. Ce n’est pas une thématique, mais un espace de rencontres entre des gens qui partagent une même zone géographique et imaginaire, historique. 

Votre nouvelle création, Un Hamlet de moins, sera présentée en première à l’extérieur.

N.G. : On vient d’entamer, il y a 6-8 mois, un travail sur le personnage d’Ophélie. On créera en 2022 une pièce pour plateau qui s’appellera Ophélie. Celle-ci est une sorte de pièce d’étude sur le Hamlet de Shakespeare. Ces formes légères, où on va un peu « à l’os », nous demandent, avec les acteurs, d’aller vraiment au nerf du jeu. C’est un véritable entrainement mental et intellectuel. Sortir du cadre institutionnel, jouer en itinérance, cela crée des moments de rencontres avec le public qui aiguisent notre perception de l’époque, des situations.

O.S. : Jouer à l’extérieur, c’est aussi pour nous insister sur le fait qu’il n’y a pas de hiérarchie entre les « petites » pièces, vouées à être jouées en extérieur, et les « nobles », pour le plateau. 

Des spectacles à pointer dans cette saison ?

O.S. : Au-delà du fait que tous sont intéressants, il y a les créations, et ceux qu’on connaît. Le spectacle de François Tanguy (Item, octobre) est magnifique, Angelica Lidell (Une costilla sobre la mesa : Madre, novembre), c’est splendide, les pièces de Pierre Meunier et Marguerite Bordat (mars) c’est passionnant ! C’est difficile de faire un partage !

N.G. : Tanguy n’est pas venu à Montpellier depuis 20 ans. Pour les jeunes qui sont en formation ici, ça nous semble extrêmement important qu’ils voient son œuvre. Avec des formes pas forcement adaptées au marché contemporain. Les voir et les revoir, c’est fondamental. C’est l’occasion d’évoquer le lancement de notre abonnement « illimité », qui permet de retourner voir une même pièce autant qu’on veut. 

Sylvain Creuzevault sera là cette année encore.

N.G. : Oui, c’est un compagnonnage qui se poursuit. Il est de notre génération, et il a un fort rapport à la troupe, comme nous. 

O.S. : Il était venu l’an dernier avec les petites pièces, cette année il revient avec les grosses ! Il s’agit d’une partie de son chantier à propos de Dostoïevski (avril), avec Valérie Dréville et Nicolas Bouchaud. 

N.G. : Il y a aussi Françoise Bloch qui revient, et sera présentée dans un programme avec une pièce d’une de ses anciennes élèves, Justine Lequette. On trouvait ça assez beau de les réunir. L’histoire d’une filiation, une pensée.

Vous sentez le public prêt à revenir ?

N.G. : En tous cas, il y a un très fort désir de théâtre. On a créé, juste après le confinement, l’Association des spectateurs du Théâtre des 13 vents, pour avoir une instance de discussion avec le public. On été très surpris par l’appétit de dialogue, avec des vraies questions de spectateurs, qu’il faut prendre en compte et discuter ensemble. Il est important de créer des zones, non pas de convivialité, mais où le dialogue peut s’installer.

Propos recueillis par ANNA ZISMAN
Septembre 2020

Théâtre des 13 Vents, Domaine de Grammont, Montpellier
04 67 99 25 00 13vents.fr

Photo : Olivier Saccomano et Nathalie Garraud © Marc Ginot