Au Musée Fabre de Montpellier, la rentrée se fait dans l’abstraction. 90 œuvres pour se mettre au clair

Abstraction : c’est clairVu par Zibeline

• 25 août 2021⇒31 octobre 2021 •
Au Musée Fabre de Montpellier, la rentrée se fait dans l’abstraction. 90 œuvres pour se mettre au clair - Zibeline

Au Musée Fabre, les échanges entre artistes américains expatriés et le contexte culturel français d’après-guerre apparaissent sous le signe d’un renouveau de l’abstraction.

Il est intéressant de penser que beaucoup des artistes américains venus s’installer en France après la Seconde Guerre mondiale sont pour beaucoup d’anciens GI. Plus de 400 d’entre eux ont en effet profité de la bourse qui leur était allouée pour financer leurs études en allant s’inscrire à l’École des Beaux-Arts de Paris (ou auprès des ateliers des peintres dont ils voulaient se rapprocher, Léger et Zadkine en particulier). Dans un contexte où la Ville lumière perdait quelque peu de son aura culturelle, au profit justement de New York, l’attrait pour Paris continuait pourtant de briller : pour les américains, il y soufflait un vent beaucoup plus libre -sur le plan artistique autant que social- et les pionniers, plutôt écrivains (Hemingway, Fitzgerald), avaient ouvert des appétits de découverte d’un certain mode de vie à la française. La bourse donnait à ses jeunes anciens appelés un niveau de vie très confortable, sans les contraintes de l’École de New York. Au Musée Fabre, l’exposition United States of abstraction (1946-1964) démontre que ce fut une période très riche, qui fit de la France le lieu d’une redéfinition de l’art abstrait.

Montée en collaboration avec le Musée d’arts de Nantes, sous le double commissariat des directeur·ice·s des deux institutions, elle se développe en trois directions, lecture thématique de ces 20 ans de création en 90 œuvres. Ce fut le critique d’art extrêmement influent Michel Tapié qui conceptualisa la production américaine de ces années-là en « Art autre » (premier chapitre de l’exposition) : sans règles préétablies, plaçant la spontanéité du geste comme méthode. Liberté, renouveau, le souffle vient des États-Unis, et les croisements avec les artistes français (Jean Dubuffet, « inventeur » de l’art brut, dont Pain philosophique, daté de 1952, est exposé dans la première salle) renforcent ce mouvement qui s’affranchit des nationalismes -aspect que tout le monde goûte après-guerre, et qui constitue la deuxième étape du parcours de l’exposition.

Fantomatique

Ce qui transparait dans ces deux premières approches, c’est une très belle ambivalence entre abstraction et figuratif. Les artistes nous donnent à voir des gestes qui « cachent » des motifs, les laissant apparaitre comme un repentir qu’ils nous autoriseraient à voir. Des visages (celui du Christ dans Advent#1, 1951 d’Alfonso Ossorio ; celui d’un homme peut-être barbu chez Wols avec La Turquoise, 1949), des mystères qu’on devine sous les épaisses couches de peinture (Jean Paul Riopelle, Sans titre, 1953, et Crépusculaire, 1953). Une table domestique, avec bouteilles, verres et peut-être chandelier chez Joe Dawning (Puis rouge alors, 1959). Plus évanescente, la manière de l’ensemble réuni sous le nom emprunté au critique James Jones au sujet d’Alice Baber (Before songs, 1962), la « peinture céleste ». Ce ne sont plus les formes qui transparaissent, mais une grande fluidité : de l’eau, de l’air, de la lumière. Monnet en grand inspirateur, ces toiles sont d’une grande force picturales (Shirley Goldfarb, Maternité, 1950, Summertime, 1960 ; Beauford Delaney, Sans titre, 1961). Plusieurs toiles de Joan Mitchell illustrent un passage plus radical à « l’informe ».


Beauford Delaney, Sans titre, 1961, huile sur toile, 100 x 81 cm, New York, Whitney Museum of American Art
© Digital image Whitney Museum of American Art / Licensed by Scala

La fin du parcours présente un courant plus aride, mais aussi plus familier. Deux mobiles d’Alexandre Calder (1949 et 1950) rappellent les premiers pas vers la sculpture en mouvement. Mouvement aussi, dans la troublante série photographique de William Klein (Sans titre, vers 1952), photogrammes en noir et blanc qui suggèrent l’ondulation d’un objet fantomatique. Répétition, chez François Morellet, dans sa Peinture (1952), suite de carrés jaunes ou blancs, travail né de sa rencontre avec Ellsworth Kelly. Trajet pendulaire des inspirations, artistes sans frontières, brouillage des pistes et affirmation des styles. Une histoire de l’art se dessine.

ANNA ZISMAN
Août 2021

United states of abstraction. Artistes américains en France (1946-1964)
Jusqu’au 31 octobre
Musée Fabre, Montpellier
04 67 14 83 00 museefabre.fr

Photo : Mark Tobey, White Space, 1955, tempera sur papier, 20 x 31 cm, Paris, Galerie Jeanne Bucher Jaeger
© ADAGP, Paris, 2021
Courtesy Galerie Jeanne Bucher Jaeger, Paris / Photo : Jean-Louis Losi