Pendant le déconfinement, Zibeline partage sa sélection hebdomadaire en accès libre !

À voir et à écouter du 18 au 24 maiLu par Zibeline

• 18 mai 2020⇒24 mai 2020 •
Pendant le déconfinement, Zibeline partage sa sélection hebdomadaire en accès libre ! - Zibeline

Le cinéma vu d’Autriche

Happy End

Peu de réalisateurs peuvent se vanter d’avoir décroché deux Palmes d’or à Cannes, et encore moins pour deux films consécutifs. En 2009, puis en 2012, Michael Haneke remportait pourtant la récompense suprême, pour Le Ruban Blanc, portrait acide d’une jeune génération de nazis en devenir –diffusé la semaine prochaine- et pour le terrassant Amour. Happy End revient en 2017 en terrain connu : soit celui de la famille bourgeoise, minée par la dépression chronique de ses aînés et la perversion rampante de ses enfants. Rien de neuf, pourrait-on se dire, dans cette chronique bien troussée rassemblant ses fidèles sur les plages de Calais–Isabelle Huppert et Jean-Louis Trintignant, entre autres, demeurent fascinants. Après une scène d’ouverture rappelant furieusement Benny’s video, il faudra cependant attendre la dernière demi-heure pour comprendre où le réalisateur autrichien voulait réellement nous emmener. Car c’est bien de lieu qu’Happy End nous parle, et plus précisément d’un lieu de rencontre impossible, où le littoral est devenu une frontière infranchissable.

À voir sur Arte mercredi 20 mai à 20h50, puis sur arte.tv jusqu’au 26 mai

 

Cinema Austria

Le paradoxe fondateur du cinéma autrichien est source de bien des malentendus. Difficile, en effet, de réconcilier le pendant fastueux de la nostalgie austro-hongroise et l’implacable feel-bad cinema fort bien nommé par le critique Dennis Lim. Car si le faste des productions d’après-guerre –les insupportables Sissi en tête– ne semble pas préfigurer les uppercuts des années 1990, il faut remonter aux origines du 7e art autrichien pour comprendre d’où sourd la violence de cette horreur salvatrice, qui ne fait que répondre à un patriotisme rance. Héritier direct de l’esthétique, révolutionnaire, de la Sécession viennoise, le cinéma perdit au tournant des années 1930 ses plus grands talents –Billy Wilder et Otto Preminger– avant d’exclure dès 1933 ses « films d’émigrés » -entendre, ses réalisateurs juifs. Il faudra alors attendre la prise de conscience des années 1960, puis les aides au cinéma diversifiées des années 1970 et 1980, pour permettre à de nouvelles voix d’émerger. Celles-ci ne peuvent aujourd’hui que déplorer un gâchis sans précédent : leur charge contre la société viennoise, sans concession, leur tend sans faillir un miroir bien peu flatteur. Le documentaire de Frederick Baker évoque ces enjeux avec précision : une petite heure ne suffit évidemment pas à entrer dans les œuvres évoquées, et Cinema Austria n’échappe pas au piège du catalogue. Mais il donne terriblement faim d’un cinéma nécessaire, à des années-lumière du cinéma-pansement promu depuis mars dernier. On souhaite donc une longue vie aux feel bad movies !

À voir sur Arte mercredi 20 mai à 22h35, puis sur arte.tv jusqu’au 18 juin

 

Focus Joël Pommerat

Le Théâtre comme absolu

Si le style de Joël Pommerat se révèle reconnaissable entre mille, c’est bien parce qu’il sait extraire du prosaïque une substance inaltérable. L’« écrivain de spectacles », comme il aime à se décrire, le résume lui-même : « Le moment artistique, c’est le moment où on peut rendre la complexité des choses. ». La plus grande force de son œuvre résidant sans doute dans cette capacité à rendre compte, avec une simplicité et une évidence si désarmantes, d’un réel se soustrayant pourtant à toute analyse simpliste. Le documentaire de Blandine Arnaud ouvre un espace de parole bienvenu à cet homme de théâtre majeur, ainsi qu’aux membres de sa compagnie Louis Brouillard. Quitte à se réfugier derrière une modestie parfois contre-productive : les contenus des textes sont à peine évoqués, les gestes de mise en scène parfois résumés au seul goût de l’improvisation, au recours aux noirs et autre déconstruction du jeu d’acteur… Sans doute manque-t-il ici la question de la réception du spectateur, à moins que le medium du film ne puisse que constater son impuissance à restituer l’expérience inégalable de la scène. Le tout ne donne cependant qu’une envie : celle de rejoindre au plus vite l’assemblée vociférante de Ça ira – Fin de Louis. Et c’est déjà beaucoup !

À voir sur arte.tv jusqu’au 27 mai

 

Pinocchio

Après un Cendrillon noir de jais, Joël Pommerat persistait et signait dans la dé-disneyification salutaire du conte de fée ce troublant Pinocchio. Sans en évacuer ni la magie, ni la portée universelle, il s’emparait avec intelligence et délicatesse du texte de Carlo Collodi, et de sa portée politique, décrivant avec acuité les affres de la pauvreté tout en condamnant sans appel les enfants indisciplinés à une vie d’âne… Sa morale, ambiguë, évacue le mensonge et le jeu, et donc le spectaculaire ; si bien que la jouissance qu’éprouve le jeune pantin à contourner les objets de ses angoisses semble souvent partagée par le texte et la mise en scène. La musique de Philippe Boesmans joue habilement de ces contradictions : sa mise en tension permanente s’empare avec intelligence du texte et de ses différentes formes de narration. Chloé Briot s’y révèle comme toujours formidable : peu de chanteuses auront su incarner avec autant de vérité l’âme enfantine, et cette réussite doit autant à un jeu d’actrice très inspiré qu’à son utilisation sans artifice aucun d’une voix nue à l’expressivité inouïe. Stéphane Degout revêt quant à lui une multitude de casquettes avec un plaisir manifeste, et une versatilité impressionnante. Un chef-d’œuvre, en somme, de ceux auxquels le Festival d’Aix sait donner vie.

À voir sur le compte de France Musique

 

Lyrique

Norma

Si l’on résume souvent Norma à l’aria célébrissime « Casta Diva », la richesse musicale du chef d’œuvre belcantiste de Bellini s’avère d’une complexité foisonnante. Il a ouvert la saison 2019-2020 de l’Opéra de Toulouse, où il n’avait pas été donné depuis quarante ans. Dans le rôle-titre, l’un des plus difficiles du répertoire de soprano, Marina Rebeka sait alterner sombreur dramatique et virtuosité, en particulier dans le second acte. Mais c’est l’Adalgisa de Karine Deshayes, sincère et délicate, qui retient tous les regards. La mise en scène minimaliste d’Anne Delbée retranscrit la noirceur extrême de l’œuvre, dans les costumes comme dans les lumières ; elle baigne du mysticisme des druides gaulois du livret. Si les interventions hasardeuses en français parlé d’un Cerf Blanc témoignent sans doute d’un désir de faire mise en scène, elles n’enrichissent que peu le propos. Car c’est ici la musique qui dicte l’action, et non l’inverse : la direction musicale remarquable de Giampaolo Bisanti, qui sait retranscrire avec précision et ferveur la partition de Bellini, en témoigne à chaque scène. Prima la musica !

À voir sur France 5 samedi 23 mai à 22h25, puis jusqu’au 23 juin sur france.tv

 

L’Opéra

Le documentaire de Jean-Stéphane Bron passionne de bout en bout : cette plongée réjouissante et immersive dans les coulisses de l’Opéra de Paris se révèle tout aussi instructive pour les novices que pour les amateurs chevronnés. On y suit le déroulement à rebondissements de la saison 2015-2016 de manière non exhaustive mais en se concentrant sur plusieurs fils rouges : l’entrée à l’Académie et l’éclosion d’un jeune baryton très attachant, Mikhail Timoshenko, la production du monumental Moïse et Aaron par Romeo Castellucci et les imbroglios autour du départ de Benjamin Millepied. En 2020, difficile de ne pas y lire, non sans nostalgie, la chronique d’une ère bientôt révolue, alors que l’Opéra de Paris a subi lors de cette saison grèves et annulations de spectacles dues au Covid-19, et que ses deux piliers, Stéphane Lissner et Philippe Jordan, sont sur le départ. Les séquences d’anthologie se succèdent : le casting d’un figurant peu commun –le taureau de Moïse et Aaron-, un remplaçant de dernière minute découvrant la mise en scène des Maîtres Chanteurs le jour même, sans oublier cet échange musclé entre Romeo Castellucci et un choriste. Où le conflit entre la primauté de la scénographie et celle de l’acoustique aboutit à un dialogue lourd de sens : « Mais ici, on est à l’Opéra… – Justement ! ». Jamais déplorée, la nature d’un art moins total que résolument composite se révèle décidément joyeuse !

À voir sur le site de l’Opéra de Paris du 18 au 24 mai

 

Littérature – Jeune Public

Contes de Pierre Gripari

L’émission culte destinée au jeune public de France Culture est aujourd’hui vingtenaire. Nul doute qu’elle saura cependant émerveiller les nouvelles têtes blondes : elle recèle des petits trésors, dont une lecture de contes de Gripari par… Gripari lui-même ! La voix enjouée de l’écrivain n’ayant pas son pareil pour évoquer les disparus marchands de fessées et autres mariages de scarabées, ou encore les tourments de Cinq-Fois-Belle. À binge-listener en famille sans hésiter !

À écouter sur France Culture

PAUL et SUZANNE CANESSA
Mai 2020