A l'occasion du temps fort consacré à Walter Benjamin à Marseille, retour sur le parcours du philosophe dans la cité phocéenne

1926, 1928 et 1940. Passages à Marseille de Walter Benjamin

A l'occasion du temps fort consacré à Walter Benjamin à Marseille, retour sur le parcours du philosophe dans la cité phocéenne - Zibeline

Il était né à Berlin en 1892. En 1933, la prise du pouvoir par les nazis l’avait contraint à quitter sa ville natale. Walter Benjamin vécut pauvrement à Paris et devint en septembre 1939 l’un des indésirables que la république française enferma provisoirement au stade de Colombes ainsi que dans un camp d’internement proche de Nevers. Il habita quelques semaines Lourdes avant de se rendre à Marseille, pendant la deuxième quinzaine d’août de 1940. C’était le troisième de ses passages près du Vieux Port, il espérait obtenir un visa qui lui permettrait d’embarquer pour les États-Unis.

Dans un récent ouvrage, Mais de quoi ont-ils si peur (éditions Commune, 2016), Christine Breton et Sylvain Maestraggi ont raconté son premier séjour à Marseille. Le 8 septembre 1926, Walter Benjamin logeait dans une chambre d’hôtel place Sadi Carnot. Tôt le matin, au croisement de la Canebière et du Cours Saint-Louis, sur la terrasse du Café Riche, Benjamin avait donné rendez-vous à deux de ses amis, Ernst Bloch et Siegfried Kracauer. Tous trois s’étaient ensuite rendus sur le Vieux Port afin de visiter la rédaction des Cahiers du Sud : Marcel Brion les avait recommandés à Jean Ballard qui souhaitait publier des traductions de leurs textes.

Deux années plus tard, en septembre 1928, Walter Benjamin revenait à Marseille. La ville le fascinait. Il estimait qu’il était plus difficile d’écrire quelques pages à son propos qu’un livre qui traiterait de Florence ou de Rome. Il publia de son vivant plusieurs fragments à propos de La Major, du funiculaire de Notre-Dame de la Garde, du restaurant Basso et d’une chambre d’hôtel où il consomma du haschich. Il décrivit le quartier réservé des prostituées ainsi que le Passage de Lorette dont l’atmosphère et les couleurs lui rappelaient certains tableaux de Monticelli.

Son troisième séjour à Marseille fut particulièrement dramatique. Les démarches qu’il effectuait auprès des administrations le démoralisaient, sa santé s’était ruinée. Dans une lettre adressée à Pierre Missac, le 28 juillet 1945, Jean Ballard se souvenait que Walter Benjamin était venu le voir aux Cahiers du Sud  « deux ou trois fois ; et comme il souffrait du cœur, il s’imposait une ascension ralentie de dix minutes dans mes escaliers, plutôt que de me voir à l’air libre ». Pendant ce dernier séjour, il rejoignit dans les rues et dans les cafés plusieurs de ses amis : entre autres, Stéphane Hessel, le fils de Franz Hessel avec qui il avait traduit deux tomes de la Recherche de Proust, Arthur Koestler, Elisabeth et Siegfried Kracauer, ainsi qu’Hannah Arendt et Heinrich Blücher qui emportèrent aux États-Unis les manuscrits qu’il leur avait confiés.

Ses démarches étaient infructueuses, il prit un train à la gare Saint-Charles le 23 septembre : il voulait franchir à pied la frontière franco-espagnole. Le 25 septembre, au terme d’une longue escalade, les policiers espagnols lui refusèrent le passage, un visa français lui faisait défaut. Il rebroussa chemin, ses forces l’abandonnaient, il redoutait que la Gestapo l’envoie dans un camp. Walter Benjamin préféra se donner la mort pendant la nuit du 26 septembre 1940, dans sa chambre du second étage d’un hôtel de Port-Bou.

ALAIN PAIRE
Septembre 2018

On trouve au Musée d’Histoire de Marseille et sur le site http://www.hwb1928.com/, le programme détaillé de la manifestation Walter Benjamin à Marseille (inaugurée le 14 septembre : lire ici le détail de ce lancement, dans le cadre des Journées européennes du patrimoine). Une exposition numérique, des rencontres, des conférences avec, entre autres, Jean-Christophe Bailly, Christine Breton, Brice Matthieussent, Fréderic Pajak, Anne Roche et Renaud Vercey. Manifestation coordonnée par Sophie Deshayes (Musée d’Histoire, Centre Bourse, 04 91 55 36 00).

Du côté des livres : Exercice sur le tracé des ombres par Anne Roche (éd. Chemin de Ronde, 2010) ; Mais de quoi ont-ils peur ? par Christine Breton et Sylvain Maestraggi (éd. Commune, 2016).

À visionner : un film de sept minutes, Walter Benjamin à Marseille https://vimeo.com/234699509

Illustration : Walter Benjamin – L’écran et la fumée -c- Renaud Vercey

Musée d’histoire de Marseille
2, rue Henri-Barbusse
13001 Marseille
04 91 55 36 00
www.marseille.fr