Difficultés et mutations de la presse régionale

Presse, région, démocratie, culture

Difficultés et mutations de la presse régionale - Zibeline

La presse et les médias régionaux sont tous en difficulté croissante, et en mutation. Un danger pour la démocratie de proximité ?

Le redécoupage hâtif des régions françaises en 14 blocs territoriaux épargnera donc la région PACA. Mais l’indispensable contre-pouvoir de la presse pourra-t-il continuer de s’y exercer ? Les citoyens sont aujourd’hui peu susceptibles d’accéder à une information de qualité fabriquée en région. Faute de moyens, ou par choix managériaux, les journalistes de la PQR[1] sont amenés à enquêter succinctement sur des zones de plus en plus vastes, à reproduire des clichés, ou à chercher l’info qui fait vendre. On l’a vu pendant la campagne électorale marseillaise : un candidat sorti du chapeau, mais médiatique, a attiré l’attention de tous les médias, y compris parisiens : Pape Diouf, ça faisait événement ! En quelques jours il a occulté les enjeux pourtant tragiques de la campagne, et emplit toutes les colonnes, de La Provence à Libération… puis a disparu du paysage, laissant les électeurs dans le désarroi, mais ayant fait flamber les ventes.

Ainsi la presse fabrique l’info, non par incurie des journalistes, mais parce qu’elle est aux abois ; soutenue par l’État dans sa diffusion et sa modernisation, mais non dans sa fabrication quotidienne, elle vend nettement moins, et voit ses recettes publicitaires décroître pour cause de crise. Son avenir, qu’on lui promettait mutant et numérique, s’évanouit comme un mirage : les sites de presse ne sont pas rentables, la publicité et les abonnements ne suffisant pas à les financer. Aucun média numérique national, en dehors de Mediapart, ne parvient à l’équilibre, qu’il s’agisse de pure players ou de versions numériques de quotidiens papier. Quant aux sites de presse régionaux, qui s’adressent à des publics par nature plus restreints, l’investissement forcé dans le numérique -l’État a poussé les journaux à cette «mutation»- est un gouffre de plus, qui fait baisser les ventes, et n’apporte que de très faibles recettes.

Dans ces conditions la presse régionale, garantie de démocratie si les journalistes ont les mains libres et les moyens d’enquêter, n’est plus qu’une caricature de contre-pouvoir. La baisse des moyens ne concerne pas que la presse papier, les antennes régionales de France 3 ou de Radio France ont vu également leur dotation diminuer. Elles aussi regroupent des zones géographiques trop vastes pour que la démocratie locale puisse y trouver des tribunes, des critiques informées, ou même des débats plateau de qualité : du coup les régionaux y passent pour des ploucs, ce qui entérine la centralisation hiérarchisée à la Française.

Notre quotidien régional…

Il est un quotidien régional, historique, de référence depuis la fusion du Provençal avec le Méridional, son ennemi intime. La Provence, aujourd’hui entièrement aux mains de Bernard Tapie, subit un gigantesque nettoyage de journalistes, et redécoupage des zones : dans les éditions locales, les journalistes ne sont souvent que deux pour couvrir la moitié d’un département, c’est-à-dire écrire, chaque jour sauf le premier mai, au moins deux pages. Car quarante journalistes, soit près du quart des effectifs des rédacteurs, viennent de quitter le navire, faisant jouer la clause de cession[2]. Des départs que le chef d’entreprise n’a pas l’intention de remplacer : il vient d’injecter 6 millions dans La Provence, et doit payer des indemnités équivalentes à celles de licenciements… Comment la rédaction de La Provence, déjà en forte diminution durant les années Hersant, va-t-elle pouvoir continuer de faire du journalisme, c’est-à-dire d’enquêter, d’interroger, d’analyser, de faire surgir, avec si peu de journalistes ? D’autant que d’autres veulent partir après cette première salve, et peuvent encore légalement, durant deux ans, faire jouer la clause de cession, qui ressemble à une clause de conscience[3], mais est plus facile à faire valoir : tous les journalistes interrogés nous ont garanti que Bernard Tapie ne cherchait pas à infléchir la teneur de leurs articles, mais qu’il leur donnait des postes inadéquats, regroupant des missions impossibles à tenir, sabordant le travail en prenant des décisions contraires aux intérêts d’un quotidien papier, persuadé de fait que le numérique et la web télé sont l’avenir du journalisme.

Le problème relève donc de choix culturels : on ne produit pas un journal comme un savon, même à Marseille, parce qu’il est un produit de l’esprit, et parce que le citoyen possède un droit inaliénable à l’information. Or, gérés comme des industries même s’ils dépendent du ministère de la Culture et de la Communication, les journaux ne parviennent plus à remplir la mission de service public qui justifie pourtant les aides d’État. La Provence est notre bien commun, et sa disparition aurait des conséquences plus dramatiques encore que la fermeture d’une entreprise, dont Tapie est familier. Ici il y aurait certes un coût pour les salariés, mais aussi pour les citoyens.

…et ses alternatives

Heureusement dans la région d’autres médias d’information politique et générale tentent de proposer des alternatives. Le site Marsactu, qui cherche et trouve souvent le scoop, mais dont le financement reste mystérieux[4]; Le Ravi, mensuel satirique impertinent, mais aux moyens trop réduits pour que ses enquêtes souvent révélatrices aient un véritable poids ; et La Marseillaise, journal historique lié au Parti Communiste mais ouvert à toutes les gauches de progrès et ne dépendant d’aucun groupe de presse, qui réussit grâce au militantisme de ses journalistes très mal payés à produire un quotidien souvent inégal, mais comportant parfois des pages exceptionnelles.

Comme celles de Philippe Pujol par exemple, qui vient de remporter le prix Albert Londres[5], pour une série de reportages en forme de feuilleton parus en 2013 : indésirable dans les locaux de la police où les faits-diversiers vont généralement chercher leurs infos, le journaliste est reparti s’informer comme chacun devrait avoir le temps de le faire : à la source, dans les Quartiers Shit qui défrayaient tant, et si mal, les médias nationaux en mal d’idées toutes faites.

Mais toutes les pages de toutes les éditions de La Marseillaise pourraient-elles avoir, chaque jour, cette qualité-là ? Le manque de moyens chronique ne le permet pas, et la survie jour après jour du petit quotidien régional, qui refuse des capitalisations qui remettraient en cause son indépendance, est un miracle, fondé sur le dévouement des journalistes et le militantisme des abonnés. Il ne pourra perdurer que si la qualité rédactionnelle reste au rendez-vous régulièrement, et si le modèle d’une presse citoyenne retrouve de l’allant. Question de culture !

AGNÈS FRESCHEL
Juin 2014


[1]Presse quotidienne régionale

[2] Depuis janvier 2014 le Groupe Bernard Tapie est devenu majoritaire, détenant 80% du capital de La Provence. Nice Matin reste détenu par le groupe Philippe Hersant,

[3] La clause de conscience s’exerce lorsqu’un journaliste n’est pas en accord avec la ligne éditoriale de son journal. La clause de cession, lorsqu’un journal change de propriétaire.

[4] Plus de 200 000 euros de déficit en 2012. Ce journal numérique ne dispose d’aucune recette identifiable