La liberté de la presse et son corollaire, la liberté de critique

Presse, l’illusion de la liberté

La liberté de la presse et son corollaire, la liberté de critique - Zibeline

La liberté de la presse a été questionnée ces dernières semaines, en particulier lors d’une soirée exceptionnelle en hommage à Charlie Hebdo au MuCEM. Michel Sansom, figure locale et nationale du journalisme, affirma que la liberté de la presse était établie en France et qu’elle n’était pas à acquérir, à peine à défendre. Que le combat était ailleurs, dans le maintien de la qualité, dans les choix opérés par les journalistes de leurs sujets, de leurs angles, de leurs termes. Mais que rien, en dehors d’eux-mêmes, ne restreignait cette liberté.

C’est avoir de la liberté une vision purement légale : certes la presse a le droit de tout dire sans subir la censure de l’État (sauf inciter à la violence et à la haine raciale, ou divulguer des secrets susceptibles d’attenter à la sécurité publique). Mais cette absence de censure ne rend pas la presse libre : un paraplégique a le droit de grimper aux arbres, mais prétendrait-on qu’il est libre de le faire ? La presse n’exerce pas la liberté qui est légalement la sienne, et déontologiquement une obligation (les journalistes ont non seulement le droit d’informer, mais le devoir de le faire, sans divulguer leurs sources, et dès lors qu’ils détiennent une information intéressant la vie publique).

Par quoi la liberté de la presse est-elle restreinte ? Plusieurs journalistes présents dans la salle ont essayé de le dire à Michel Samson : la très mauvaise santé économique du secteur le met à la merci d’une triple pression, qui rend aujourd’hui la presse française franchement médiocre :

– la pression des annonceurs publicitaires qui laissent planer la menace directe ou indirecte de retirer des marchés publicitaires si des articles négatifs paraissent sur eux. Cette pression existe de la part des industriels mais aussi des collectivités publiques, qui sont annonceurs : ainsi Philippe Pujol, récent prix Albert Londres, rappelait qu’à la Marseillaise on ne prononçait pas le nom de «Jean-Noël» par peur de perdre des marchés. On pourra aussi remarquer, dans les pages de Zibeline, la rareté de publicités émanant de la Ville de Marseille…

– la pression des propriétaires des journaux, qui se réduisent en France à quelques grands groupes. Ainsi on imagine mal Le Point enquêter sur la FNAC, puisqu’ils font tous les deux partie du groupe Pinault. Ou plus près d’ici La Provence se pencher sur les conditions de l’arbitrage de l’affaire Tapie / Crédit Lyonnais, même si on a vu parfois des journalistes héroïques…

– la pression des ventes, et donc des lecteurs, de leur désir de scoop : les journaux sont condamnés à vendre, donc à produire de l’information racoleuse, des unes marketing, des images choc. On l’a vu lors de la prise d’otage de l’hyper Casher, où BFM fut indigne. Mais chaque jour, dans les quelques kiosques qui subsistent, seules les unes sur les scoops politiciens, les derbys de foot, les faits divers sanglants ou croustillants s’étalent, et la réflexion, l’analyse, les subtilités de la réalité sociale, culturelle, régionale, mondiale, disparaissent.

C’est sans doute la demande supposée ou réelle du lecteur qui restreint le plus notablement la liberté du journaliste. Seule une éducation à la presse bien pensée pourrait y remédier, et une refonte totale des aides de l’État, qui viseraient enfin à promouvoir la qualité des médias, et non la prétendue modernisation des outils…

Liberté de critique

Le corollaire indispensable de la liberté de la presse, ou de la liberté de création, est la liberté de la critique. Radio Grenouille avait le droit de se pencher sur les «féministes islamiques» lors de l’hommage de La Friche à Charlie Hebdo, si nous avons le droit de dire que cela est absurde…

Ainsi Houria Bouteldja, porte-parole des Indigènes de la République, déclara qu’il y avait en France un racisme d’État qui visait les Musulmans. Les féministes «main stream» furent également qualifiées de racistes : «nous sommes sommées de nous émanciper comme il faut», déclara Hanane Karimi, sociologue. Mais la seule revendication claire qu’elle formula fut que les femmes voilées puissent aller travailler librement, «surtout quand c’est un impératif économique». Elle disqualifia également l’opposition entre foi et raison au nom d’un refus de la pensée occidentale colonisatrice.

Que voulait donc Radio Grenouille en organisant ce plateau public, et en n’apportant aucune contradiction aux propos échangés ? Certes l’État Français s’est sans doute trompé avec sa loi sur le voile, et la plupart des politiques continuent d’entretenir des liens privilégiés, plus ou moins privés, avec l’église catholique. Hélas les femmes musulmanes en France, comme le rappela justement Houria Bouteldja, «subissent la triple peine» (discrimination sociale, raciste, sexiste). Mais pour combattre cela faut-il amalgamer l’oppression privée exercée par les hommes (musulmans) et celle opérée par la société, ou par l’État : si la société est de fait souvent discriminante en France, le droit ne l’est pas. Les religions minoritaires se pratiquent librement, alors que dans la plupart des pays à majorité musulmane la religion est obligatoire, les homosexuels violemment réprimés, les femmes légalement dépendantes des hommes, le ramadan obligatoire, l’alcool interdit. Nombre de nos citoyens qui viennent de ces pays musulmans les ont quittés à cause des régimes liberticides qui y règnent. Mais peut être que la liberté et l’égalité sont aussi des valeurs occidentales colonisatrices ?

L’exposition que la Friche consacre à Charlie Hebdo, qui rassemble de nombreuses unes, des extraits de journaux télévisés rendant compte du procès, permet au contraire d’affirmer l’esprit de liberté, et de résistance : la presse peut le faire par la caricature, ou par l’analyse. Ou par la tribune libre, si elle y apporte une contradiction nécessaire…

AGNÈS FRESCHEL
Février 2015

L’expo Charlie Hebdo, journal irresponsable, se poursuit à la Friche, Marseille, jusqu’au 22 février

Photo : Exposition charlie Hebdo, journal irresponsable c X-D.R


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