Entretien avec Cécile Helle, nouvelle maire d'Avignon, et son adjointe à la culture Catherine Bugeon

Pour les Avignonnais

Entretien avec Cécile Helle, nouvelle maire d'Avignon, et son adjointe à la culture Catherine Bugeon - Zibeline

Cécile Helle, élue maire d’Avignon, aime à parler culture. Vice-présidente du Conseil Régional en charge de la culture durant ces dernières années, elle connaît le sujet comme peu de maires peuvent s’en targuer. Ainsi, lorsque Zibeline a demandé un entretien sur la politique culturelle Avignonnaise, elle a tenu à nous recevoir elle-même, en compagnie de son adjointe à la culture Catherine Bugeon.

Zibeline : Avignon a une histoire, un patrimoine, un Festival, des enjeux culturels forts. Comment comptez-vous gérer cet état de fait ?

Cécile Helle : Avignon est connue dans le monde entier par son Festival, le Palais des Papes, le Pont ! On peut dire que pour une ville de 90 000 habitants, elle est culturellement bien équipée. Mais avec Catherine Bugeon on s’est rendu compte que, paradoxalement, peu d’Avignonnais profitent de cet accès exceptionnel à la culture, qu’ils pensent destiné aux touristes. Or la culture, c’est avant tout un enjeu pour les habitants. Il y a un défi à relever qui n’est pas simple, on sent que l’accès du public n’est pas qu’une question de prix d’entrée. Bien sûr on travaille à la mise en place d’un pass culture pour les moins de 26 ans, à l’éveil artistique et culturel dès le plus jeune âge. On souhaite profiter de la réforme des rythmes scolaires pour travailler sur l’enfance. Mais on n’oublie pas les Avignonnais d’âge plus mûr qui ne poussent pas les portes des musées, des concerts, des théâtres… Le cheminement vers l’offre culturelle est plus long pour les habitants des quartiers, et relève de la mise en place de politiques culturelles participatives. Il faut faire comprendre que non seulement la culture ne leur est pas interdite, mais qu’en plus ils ont la possibilité de participer à son élaboration. Ce travail-là m’intéresse. Par exemple, l’association Culture du Cœur met à disposition des places mais toutes ne sont pas utilisées ! Il faut trouver d’autres voies pour concerner profondément tout le monde.

Vous envisagez donc une politique participative de pratique ?

Cécile Helle : Il faut faire découvrir l’acte de création, en mettant des artistes en résidence dans les quartiers, pour que les publics voient comment une œuvre s’achemine depuis l’écriture au spectacle final. Ça questionne aussi la place de la création artistique dans notre cité. À Avignon, il y a eu l’époque Vilar, puis le foisonnement culturel des années 70, et de nombreux théâtres se sont installés. Mais dans 5 à 10 ans, il y aura un passage de relais avec les nouvelles générations : ce passage, on doit le réussir ! Et ce foisonnement ne concerne pas que le spectacle vivant, il y au aussi l’art contemporain, l’art urbain, il faut rééquilibrer. À la prison Sainte-Anne (qui accueille l’exposition La disparition des Lucioles), où des travaux de sécurisation ont été faits pour accueillir l’exposition, j’ai demandé à Catherine Bugeon d’étudier avec le directeur de Citadis, la création d’une friche artistique et culturelle. C’est une option que j’aimerais qu’on creuse d’ici l’automne. Et les artistes on les a ! C’est un quartier du centre ville marqué culturellement avec l’Utopia, l’Ajmi, la Manutention. On pourrait par exemple installer des artistes plasticien au rdc, consacrer une partie du bâtiment aux lieux d’expositions et le reste à des logements intergénérationnels. Ça c’est le premier défi de régénération de la culture sur Avignon. Le second défi, c’est celui des territoires. Sur Avignon, tout est concentré au centre ville. L’intra muros c’est 13 000 habitants, 77 000 personnes habitent à l’extérieur. Il y a des acteurs qui portent depuis plusieurs années la culture dans les quartiers périphériques d’Avignon, mais il faut impulser une dynamique.
On a aussi un réseau existant de bibliothèques, les rares équipements culturels répartis sur tout le territoire. J’ai envie de partir de la lecture publique, ça peut être intéressant de commencer avec les mots, les textes…

Catherine Bugeon : Il y a actuellement un mouvement d’usagers, les Amis de la Médiathèque Ceccano, qui se mobilise pour avoir un accès plus large et notamment un accès wifi à la médiathèque. Nous sommes pour le moment en recrutement actif d’un directeur. Je dois rencontrer ce collectif prochainement.

Cécile Helle : Aujourd’hui le réseau de bibliothèques est à côté de centres sociaux, dans le quartier Est (reine jeanne), à Montfavet, à Saint Chamand. Et puis il y a sur la Rocade la médiathèque Jean Louis Barrault, qui n’a fait l’objet d’aucune rénovation depuis sa création et qui est le seul équipement existant. J’aimerais l’intégrer dans un projet de restructuration urbaine, pour la création de lieux mixtes de pratique culturelle et de ressource sociale. Ce sont les rares projets où l’on peut avoir aujourd’hui des crédits de l’État et de l’Europe. Il faut casser les barrières sociales, et les hiérarchies culturelles, avec le slam par exemple. Il n’y a pas de culture «plus plus» ou «moins moins».

En dehors de la lecture, y’a t’il des axes à développer sur la création partagée ?

Cécile Helle : il y a déjà beaucoup d’ateliers de pratiques artistiques, comme ceux de Michèle Addala (compagnie Mises en Scène) qui ne pose pas sa présence dans les quartiers de la même manière qu’Olivier Py, par exemple. C’est un acteur culturel qui travaille depuis plus de 25 ans dans les quartiers, et peu aidée par la ville. 25 ans de travail si peu reconnu !

Il n’y a pas d’accompagnement spécifique à l’émergence. À la Région, on a fait en sorte qu’elle puisse être reconnue, avec un dispositif spécifiquement orienté, dont les résultats apparaissent déjà dans le paysage culturel. À Avignon, les jeunes artistes, la diversité sociale aussi, doit être accompagnée. Avec cette friche par exemple, en leur donnant un lieu pour créer.

Catherine Bugeon : On veut défendre et construire une Avignon créative, c’est-à-dire prendre le risque de la création, qui compte davantage à nos yeux que le résultat.

Dans vos délégations, les fêtes et animations sont séparées de la culture…

Cécile Helle : On a identifié quelqu’un sur l’animation en effet, ça a toujours existé ainsi ici.

Mais ça n’est pas dommage de les séparer d’une vie culturelle de quartier ? L’art en espace public, et en particulier les arts de la rue, sont peu présents à Avignon…

Cécile Helle : Créer des évènements culturels gratuits, c’est le moyen de créer des publics nouveaux. L’inauguration de la FabricA par le Groupe F, a été une réussite. Pour une fois, les gens du centre ville s’étaient déplacés jusqu’au quartier. C’était rassurant de voir que ça peut marcher, que les gens se rapprochent et se respectent.

Quant aux Arts de la rue et du cirque… L’école du cirque de Champfleury a été tuée dans l’œuf ! Il a été considéré que dans ces quartiers, il ne pouvait pas y avoir de culture. Dans les années 80/90, à chaque Festival le Royal de Luxe venait, on les a laissés partir… J’aurais été maire à cette époque, j’aurais tout fait pour les garder. J’aimerais remettre de l’art public dans la rue, y compris travailler avec des artistes comme Ernest Pignon Ernest pour surprendre les gens, pour réinterroger cette ville.

Vos délégations séparent aussi culture et patrimoine. N’est-ce pas un frein ?

Catherine Bugeon : Non, au contraire, c’est une richesse ces deux délégations séparées ! Avignon, avec son classement Unesco, a un énorme patrimoine bâti à gérer. Mais avec Sébastien Giorgis on construit des projets communs, on travaille très bien ensemble…

Cécile Helle : On veut travailler aussi sur la qualité urbaine des espaces publics. À Avignon, les remparts sont une véritable coupure, doublée par la voie ferrée. J’ai demandé à Sébastien Giorgis de travailler sur les passages ferroviaires pour en faire des lieux de transition entre intra et extra muros. Je propose qu’on y mette des créations artistiques pour susciter des réactions.

C’est une société privée qui gère le patrimoine historique…

Cécile Helle : Oui, Avignon Tourisme a une délégation de service public pour le Palais des Papes et le Pont jusqu’en septembre 2015. Il faudra que l’on retravaille cela, en fixant un cahier des charges pour que des expositions, de l’art vivant puisse exister en concertation. La question de la DSP sera reposée. Les autres musées sont municipaux. Il y a aussi un patrimoine, méconnu, qui n’est pas médiéval ! Des pépites du XIXe et XXe siècle méconnues, y compris dans la première ceinture de la ville avec des demeures art déco très intéressantes. Ou la Rotonde des Cheminots, l’une des trois rotondes de France, qui a été un lieu de résistance. Peu le savent à Avignon.

Vous avez pour projet de valoriser ce patrimoine ?

Cécile Helle : Oui, il faut proposer des parcours insolites dans la ville, la découverte du patrimoine du XIXe et XXe siècle, d’Avignon Ville Nature avec l’Île de la Barthelasse…

Les Avignonnais connaissent-ils leur patrimoine ?

Cécile Helle : Non très peu.

Envisagez-vous des actions pour que ce patrimoine ne soit pas uniquement vu comme un attrait touristique ?

Cécile Helle : C’est essentiel, le patrimoine appartient avant tout aux habitants. Par exemple, le jardin de l’Abbaye Saint Ruf ou la Cité Louis Gros, la première cité ouvrière construite avant guerre. Aujourd’hui c’est une cité où il y a des problèmes, mais si on explique aux gens son histoire, cela peut changer leur rapport à leur habitat. J’ai envie que les touristes aussi découvrent ça, après le Palais des Papes et le Pont, pour qu’ils n’aient pas l’impression d’avoir épuisé la ville après leur première visite.

Qu’en est-il du financement pour le fonctionnement de La FabricA ?

Cécile Helle : Il y a eu une augmentation de l’aide au fonctionnement apportée par les collectivités. La FabricA c’est déjà 10 millions d investissement, ça n’est pas rien pour un territoire. Pour avoir assisté aux discussions lors de sa création, chaque partenaire avait bien souligné ne pas s’engager sur le fonctionnement, c’est au Festival de créer ses propres ressources. C’est un équipement municipal mais je ne peux pas donner à Olivier Py tout mon budget culture, il y a aussi la Collection Lambert, les jeunes créateurs…

L’opéra-théâtre est-il en gestion directe ?

Cécile Helle : Sa gestion appartient maintenant au Grand Avignon. Comme l’Orchestre, en partie (à moitié Grand Avignon).

La ville est donc non décisionnaire sur la programmation de l’opéra et de l’orchestre ?

Cécile Helle : Effectivement, étant donné le résultat des élections du grand Avignon, nous ne sommes pas en prise directe avec les choix pour cet équipement…

Que pensez-vous de la continuelle expansion du Off ? Y’a-t-il des moyens de la rationaliser ? De juguler certaines choses scandaleuses dans l’accueil des compagnies et des spectateurs, les loueurs de garage etc….

Cécile Helle : La ville peut impulser une démarche de réflexion avec une charte. Le Off est géré par une association indépendante, nous ne sommes pas un financeur direct. Depuis l’arrivée de Festival & Compagnies, des choses intéressantes ont été créées, comme le village du Off, un lieu de débats et de réflexion. La ville peut être un facilitateur de certaines orientations et Greg Germain, son président, veut que le Off ait une présence à l’année, avec des résidences d’artistes. Mais il faudra aussi essayer d’éviter les déviances mercantiles que l’on peut observer dans certains lieux, effectivement.

Entretien réalisé par AGNÈS FRESCHEL et DELPHINE MICHELANGELI
Mai 2014

Photo : Catherine-Bugeon-et-Cécile-Helle-2©-Delphine-Michelangeli