Journal Zibeline - bannière pub

Culture : rempart à la barbarie ou liberté de création ?

Politique et liberté de création

Culture : rempart à la barbarie ou liberté de création ? - Zibeline

Après chaque attaque islamiste les responsables politiques parlent de la culture comme d’un rempart à la barbarie. Ce qui pose, en creux, la question de la Liberté de la création.

 Le 28 mars la Nation faisait au gendarme Arnaud Beltrame un Hommage National. Jean-Claude Gaudin (LR) faisait observer une minute de silence au milieu culturel rassemblé pour la conférence de presse de Marseille Jazz des 5 continents, soulignant dans son discours la force de la culture « pour faire connaître l’autre ».

Un propos similaire étayait le discours de Michel Bissière, conseiller régional LR et candidat déclaré à la mairie d’Avignon, lors de la conférence de presse du Festival d’Avignon, le même jour. Il ajoutait pourtant que la condition sine qua none à cette vertu sociale de l’art était la liberté de création « car l’art n’est jamais aussi beau que lorsqu’il est libre ».

Cécile Helle, maire d’Avignon (PS) enfonçait le clou, soulignant que la culture est un « antidote au terrorisme  », que la liberté de création est nécessaire mais inutile sans liberté de production et de diffusion, c’est-à-dire sans moyens. Parlant de « rêve collectif », de « nécessité du service public », elle présenta la culture comme « la seule alternative pour un lendemain possible » mais rappela aussi sa nécessaire « fonction d’interpellation » : « la culture doit rester un outil de combat, être en résistance, penser les alternatives au tout économique, au tout financier ».

Tout sauf Jdanov

En ce jour de deuil, les problématiques et paradoxes étaient dessinés en quelques mots. Doit-on assigner une fonction à l’art, même émancipatrice, même subversive ? Faut-il prôner une liberté de création qui se méfie de toute orientation politique comme d’un jdanovisme1 ?

Jdanov n’envoyait pas forcément les artistes au goulag, il cessait de leur commander des œuvres, de les financer, et les plongeait dans la misère et l’impossibilité de créer au nom du réalisme socialiste, c’est-à-dire de l’utilité sociale de l’art. Dans le même temps aux États-Unis Hoover et ses acolytes mesuraient le temps des baisers, interdisaient la nudité, le sang et les os qui craquent, chassaient les réalisateurs communistes.

Depuis, en réaction, les partis démocratiques se gardent de toute prescription sur le « contenu » des œuvres, jugeant seulement, pour attribuer les financements publics, de « l’excellence », ou du moins de « l’exigence » des artistes, critère hélas flou et subjectif, perméable aux modes et pouvant conduire à un certain élitisme. Les politiques tempèrent donc cette « excellence » d’une politique du résultat, en termes quantifiables de « remplissage » des salles et des musées, de spectateurs touchés, et de présence dans la cité et dans les « zones blanches » (entendez les banlieues défavorisées et les territoires ruraux éloignés). Mais quelles que soient leur options, qu’ils pensent l’art comme un ferment de la cohésion sociale ou du développement économique, comme un outil éducatif ou une porte vers la perception de la beauté et de la complexité du monde, aucun des partis politiques démocratiques ne remet en cause la désormais sacro-sainte liberté de création.

Censure et tabous

Pourtant comment ne pas voir que les œuvres culturelles, sinon les œuvres d’art, fabriquent nos imaginaires ? Que « la vie imite l’art bien plus que l’art n’imite la vie », comme l’écrivait Oscar Wilde, et que le 11 septembre ressemble à s’y méprendre aux films catastrophes des années 80, les massacres de lycéens américains et les prises d’otages aux scénarios des blockbusters, et que tous les attentats en France semblent sortis de ces jeux vidéos où l’on gagne en descendant le plus de « cibles » possible, en les arrachant de leurs véhicules et en fonçant ensuite dans la foule ? Si l’on croit au pouvoir de l’art comme « rempart contre la barbarie », comment jugerait-on que les séries morbides, le cinéma « d’action », les jeux vidéos violents n’influent pas sur les comportements de ceux qui les consomment massivement ?

La notion de Liberté de création repose sur deux illusions : celle du Libre Arbitre, qui nie que nous sommes façonnés par ce que nous vivons, et que nous ne pouvons nous en départir, et celle qui détache l’œuvre des dominations sociétales et économiques qui président à sa création. Les dernières déclarations de l’Observatoire de la Liberté de Création2 sont à cet égard emblématiques : loin de s’inquiéter du fait que quatre conseillers Front national assignent en référé le département de Vaucluse pour avoir voté la subvention annuelle du Festival d’Avignon alors qu’ils sont « en désaccord avec le thème de l’édition », c’est-à-dire le genre, l’Observatoire s’élève contre le fait que Bertrand Cantat est déprogrammé à Saint Nazaire. Il s’inquiète, dans une tribune intitulée Ne nous trompons pas de combat et publiée le 3 janvier dans Libération, de « nouveaux anathèmes contre les œuvres » et des « dénonciations publiques », citant non le Front national mais les organisations antiracistes et féministes.

Il est certain que « lorsqu’il s’agit de création et de représentation artistique, la censure n’est jamais une solution ». Encore faut-il penser cette liberté dans le système de domination qui la régit. Est-elle libre, la création qui depuis des siècles assigne une place si stéréotypée aux femmes, aux racisés ? Comment s’opère le choix lors des commandes publiques, des programmations, pour qu’aujourd’hui encore on voit si peu de femmes et de racisés sur les scènes et les cimaises ?

De même, la disparition progressive dans notre région du thème méditerranéen remplacé par celui de la Provence ne relève pas à proprement parler de la censure. Mais qui peut dire que ce choix, qui se traduit par une pression économique et une orientation nouvelle de la commande publique, n’influe pas sur la liberté de création des artistes, à l’instar de ceux que Jdanov privait de revenus ?

AGNÈS FRESCHEL
Avril 2018

1 Jdanov fut le ministre de la culture de Staline qui théorisa et mit en pratique la censure en URSS, et les prescriptions autoritaires du Réalisme Soviétique

2 Fondé en 2003 par une quinzaine d’organisations du spectacle, du cinéma et des arts il veille, au sein de la Ligue des Droits de l’Homme, à la Liberté de création

Photo : Cécile Helle -c- Gaëlle Cloarec et Jean-Claude Gaudin -c- Rama-Creative Commons