Du festival littéraire Les Littorales à la Semaine de la Pop Philosophie, le phénomène des séries fascine...

Penser les séries

Du festival littéraire Les Littorales à la Semaine de la Pop Philosophie, le phénomène des séries fascine... - Zibeline

The Wire, Game of Thrones, Dexter, Six feet under, Breaking bad… les séries, américaines souvent mais pas que, font décidément le buzz !

Le phénomène n’est pas nouveau. Depuis ses débuts, la télévision propose ces programmes adaptés au petit écran et destinés à fidéliser les spectateurs, comme le faisait naguère la presse avec les romans-feuilletons. Il semblerait toutefois qu’on assiste depuis une quinzaine d’années à un «troisième âge d’or de la série télévisée». Formatage des esprits à des produits commerciaux calibrés, nouvel impérialisme américain, ou émergence d’une culture ? Le fait est que les séries mobilisent aujourd’hui sociologues, enseignants et  philosophes.
Critique politique
On en a eu la démonstration ces dernières semaines à Marseille durant la cinquième édition des Littorales puis pendant la semaine de la Pop Philosophie. Le festival littéraire marseillais portait le sous-titre d’Histoires en séries. Et dès la soirée d’ouverture à L’Alhambra, c’est de séries TV qu’il a été question ; plus particulièrement de The Wire (en français Sur écoute), dont on a pu suivre trois épisodes de la saison 2. Regarder une série télé dans un cinéma peut sembler paradoxal, comme l’a souligné William Benedetto, le directeur de la salle. La qualité de ladite série (la plus achetée aujourd’hui, devenue une référence pour les apprentis scénaristes) ajoutée à la porosité de plus en plus évidente entre cinéma et télévision justifie pourtant l’utilisation du grand écran. The Wire, diffusée de 2002 en 2008 en cinq saisons, vise à dresser le portrait de Baltimore. Emmanuel Burdeau, critique de cinéma et auteur d’un ouvrage collectif consacré à la série, a rappelé l’ambition de ses deux créateurs David Simon, ancien journaliste au Baltimore Post, et Ed Burns, ancien policier : dépasser la simple création d’une fiction, proposer une œuvre d’archivistes et d’auteurs. Ainsi chaque saison s’articule-t-elle autour d’une thématique, à la façon de la saga des Rougon-Macquart de Zola. La saison 2 par exemple a pour cadre principal le port et les docks ; plus largement, elle pose la question de la fin du travail et de la classe ouvrière. Un regard éminemment politique sur Baltimore aujourd’hui. C’est cette perspective, et son «réalisme spécial» que la professeure d’études urbaines Marie-Hélène Bacqué, auteur de The Wire, l’Amérique sur écoute, apprécie dans la série. Pour elle, «The Wire donne à voir de façon très intelligente les données de Baltimore étudiées par les sciences sociales.» La saison 2 s’inspire d’ailleurs de l’ouvrage d’un sociologue américain When work disappears. En filigrane, c’est l’échec du capitalisme et du néolibéralisme américains que David Simon laisse entrevoir. Les séries seraient donc, dans la lignée des romans réalistes du XIXe siècle, de fidèles «miroirs placés le long du chemin», des documents fiables sur un espace, un groupe social, une époque donnés. Le sémiologue François Jost, invité à la deuxième soirée pop philosophique, semble le penser lui aussi. S’intéressant aux «méchants» dans les séries, et plus particulièrement aux personnages principaux de Deadwood, Dexter et Breaking Bad, il voit dans l’émergence de ces héros bad guys le signe d’une perte de confiance dans le système américain actuel. Dexter, comme Walter dans Breaking Bad, sont obligés de sortir de la loi à cause des failles du système. En outre, tous deux ont un raisonnement très «conséquentialiste», à l’image de la plupart des téléspectateurs américains, nourris des théories de Bentham et de Stuart Mill.
Métaphysique en série
Cependant les séries ne se limitent pas à cet intérêt sociologique. Pour Marianne Chaillan, invitée à parler des «fondements de la métaphysique des meurtres dans Game of Thrones», «le véritable monarque des sept couronnes n’est autre que la philosophie». Et la pétulante professeure de philosophie de montrer, en cinquante minutes chrono et non sans humour, comment morale (avec le renfort de Kant et de Bentham) et politique (avec Hobbes et Machiavel), s’invitent, entre autres questions philosophiques, dans la célèbre série. Autre philosophe invité à parler des séries télé aux Littorales et pendant la «soirée télé» proposée par la Semaine de la Pop Philosophie, Thibaut de Saint Maurice. Chroniqueur radio et télé, il enseigne la philosophie et a écrit les deux tomes de Philosophie en séries. Pour lui, les séries TV constituent un «très bon matériau culturel pour créer une rencontre entre professeur et élèves». Pourquoi est-il devenu «cool» de s’intéresser aux séries télévisées en tant que philosophe ? À cette question, il répondra en un brillant exposé, en trois parties, s’appuyant sur des références on ne peut plus sérieuses. Partant de ce qu’il nomme «l’indignité des séries», il montre que celles-ci ont longtemps souffert de trois reproches principaux : celui de «perversité industrielle» d’abord (voir Adorno) ; celui d’«impureté esthétique» ensuite (cf. Hannah Arendt et sa Crise de la culture) ; celui enfin de «légèreté divertissante» (depuis Pascal, on n’ignore rien du divertissement). Il réfute ces trois arguments en trois points. Aujourd’hui, les produits culturels sont requalifiés esthétiquement ; et de citer Nelson Goodman : «N’importe quel objet, à un moment donné de son existence, […] peut fonctionner comme une œuvre d’art.» Signalons, pour ceux qui veulent en savoir plus, que l’article est reproduit à la fin de Philosophie en séries 1. À cette requalification esthétique s’ajoute la requalification culturelle. On parle désormais de «sériephilie» comme on parle de «cinéphilie». Un nouveau nom pour une nouvelle (et authentique) culture. Enfin, pour en finir avec la connotation péjorative du terme «divertissement», et aussi parce qu’il milite activement pour casser toute hiérarchie culturelle, Thibaut de Saint Maurice insiste sur la notion de plaisir, qui suscite communication et partage.
Ainsi les séries font-elles émerger des questionnements touchant à l’art, à la culture, à l’émotion esthétique. Et elles font plus encore. De par leur structure narrative élaborée, souvent chorale et  très complexe, elles activent ce qu’Umberto Eco appelait «la compétence spectorielle», enrichissent notre expérience de spectateur. Leur rythme spécifique, fondé sur la succession des épisodes, redonne une continuité à nos existences fragmentées. Les séries réveillent ainsi en nous une capacité d’attention au réel, aux autres et à nous-mêmes. De la vertu du divertissement…

FRED ROBERT
Novembre 2014

À lire, pour aller plus loin
The Wire-Reconstitution collective
Emmanuel Burdeau, Grégoire Chamayou, Philippe Mangeot, Mathieu Potte-Bonneville, Jean-Marie Samocki, Nicolas Vieillescazes
Les Prairies ordinaires

The Wire, l’Amérique sur écoute (ouvrage collectif)
Marie-Hélène Bacqué
La Découverte 

De quoi les séries américaines sont-elles le symptôme ?
François Jost
CNRS éditions 

Philosophie en séries (2 tomes)
Thibaut de Saint Maurice
Ellipses

Et aussi
Sériephilie, sociologie d’un attachement culturel
Hervé Glevarec
Ellipses

Photo : Soirée The Wire, Emmanuel Burdeau © Carole Filiu Mouhali