Brèches ouvertes et motifs d’inquiétude après la Capitale Européenne de la Culture

Paysage après la bataille

Brèches ouvertes et motifs d’inquiétude après la Capitale Européenne de la Culture - Zibeline

Si la capitale de la Culture a profondément changé le bâti culturel, elle laisse aussi des brèches ouvertes, et des motifs d’inquiétude

Politiques d’abord : on ne sait ce qu’il en sera de la coopération culturelle à l’échelle de la métropole marseillaise qui se dessine dans la douleur. Les communes voisines de Marseille, qui se sont impliquées dans la capitale avec enthousiasme, sont en attente d’une politique commune qui leur laisse de la latitude, corresponde à leurs enjeux particuliers, et ne soit pas noyée dans l’hégémonie marseillaise, ou ne les oriente pas vers des identités caricaturées. Ainsi à Aix, qui a investi depuis longtemps dans les grands équipements de son pôle (Pavillon Noir, GTP, Cité du Livre et Conservatoire), les petites et moyennes structures, les compagnies indépendantes, malmenées en 2013, s’inquiètent de leur avenir. Aubagne et son pays de l’Étoile, qui ont vécu une année capitale exceptionnelle par le nombre et la qualité des événements, se demandent comment poursuivre. Et si Istres, Salon-de-Provence ou Martigues ont su saisir l’occasion de remodeler leurs ambitieuses politiques culturelles, la question de la coopération avec Marseille reste délicate, comme on l’a vu le 31 décembre, quand la capitale régionale a décidé de doubler la Révélation du Groupe F prévue à Istres par une autre Révélation, du même Groupe F, à la même heure à Marseille.

Du côté des artistes

À Marseille, une grande inquiétude, parfois résignée, règne dans les compagnies indépendantes : bon nombre de bâtiments ont été construits (voir ici), mais d’autres sont en attente de décision quant à leur avenir. Les théâtres, en particulier, sont aux abois. Le Gyptis a mis la clef sous la porte, le Comptoir de la Victorine est menacé de fermeture, Montévidéo va disparaître, les Bernardines changer de direction… On ne sait si ce très beau lieu, propre à l’expérimentation par sa jauge, son emplacement et son architecture, finira en salle de répétition pour le Gymnase ou la Criée, en un improbable théâtre jeune public, ou si un metteur en scène tel Hubert Colas aura l’opportunité de lui redonner vie. Les salles de la Friche, magnifiques, seront-elles dotées des moyens suffisants pour devenir un pôle de production et de diffusion du théâtre régional qui souffre d’un manque criant de visibilité et de financements ? Si Catherine Marnas s’est envolée vers la direction du Théâtre National de Bordeaux, Renaud-Marie Leblanc, Alexandra Tobelaim, Xavier Marchand, François Cervantès, Charles-Eric Petit, Agnès Régolo, Hubert Colas, Alexis Moati mais aussi Arketal, Nono, Skappa, l’Agence de Voyages Imaginaires… ont besoin de l’implication des théâtres dans de réelles coproductions. Or les scènes nationales du territoire peinent désormais à tenir ce rôle, et la production des compagnies régionales se raréfie au Gymnase, à la Criée, au Toursky… bref dans les théâtres qui devraient en avoir les moyens. Et si la nouvelle Minoterie est un équipement ouvert à ce genre d’aventures, il n’a pas pour l’heure de moyens réels de production !

Il en est de même en danse et en musique, où le Klap de Kelemenis représente un bol d’air généreux de son espace pour les compagnies du territoire, mais ne peut pratiquer que l’accueil, tout comme le PIC de Télémaque ou la Salle Musicatreize. On ne sait si José Montalvo, qui vient d’être désigné pour succéder à Frédéric Flamand, sera attentif au paysage chorégraphique du territoire. En revanche Christian Sébille, à la tête du GMEM, a su bâtir en trois ans des collaborations éclairées, et va installer son Centre National de Création Musicale avec le GRIM, à la Friche.

Mais les changements de direction nombreux à la tête des équipements nationaux (voir ici et ) laissent les compagnies dans le flou quant à l’année 2014/2015. Un audit est en cours sur la scène nationale du Merlan, une inspection au Théâtre Liberté de Toulon… ce qui réduit la marge pour construire des saisons ambitieuses. Dès juin, Bruno Suzzarelli laissera la tête du MuCEM à un successeur dont on ne sait quelle sera la politique artistique. À Avignon, Olivier Py développe les résidences, et la programmation annuelle, ancrée dans la ville, qu’avaient initiée ses prédécesseurs. Mais la FabricA sera-t-elle un lieu de production pour les compagnies du territoire ?

Entretemps les élections municipales orienteront bien des choix, cruciaux pour la vie culturelle du territoire. Il faudra en tous les cas compenser la pauvreté criante, en matière de spectacle vivant, de la Capitale Culturelle. La région, friande de théâtre, n’a eu droit qu’à très peu de productions pertinentes, et les labellisations 2013 n’ont fait que conforter des projets portés par les théâtres ou les compagnies. Quand elles n’ont pas accéléré, directement ou indirectement, les chutes : le Ballet d’Europe a fermé ses portes au lendemain de la création de la très belle pièce de Sharon Friedman, ainsi que le Bureau des Compétences et Désirs, la Galerie Alain Paire… Il est urgent que les collectivités locales et territoriales prennent la mesure de la détresse des acteurs du territoire, et que la DRAC cesse de voir ses subsides dédiés aux compagnies fondre plus vite que neige au soleil !

AGNÈS FRESCHEL
Janvier 2014

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Photo : La-Friche-©-Caroline-Dutrey.jpg