Retour sur les très attendues Biennales Internationales du Spectacle à Nantes

Où va le spectacle vivant ?

Retour sur les très attendues Biennales Internationales du Spectacle à Nantes - Zibeline

Depuis 10 ans les Biennales Internationales du Spectacle accueillent à Nantes les professionnels de la filière, dressant un bilan de santé du secteur. Le discours d’Aurélie Filippetti y était très attendu…

Jamais les Bis n’avaient rassemblé autant de monde : 11 254 professionnels ont fréquenté cette 5e édition d’un salon professionnel animé de débats, proposant aussi spectacles et concerts. L’occasion pour les politiques de s’exprimer, pour les artistes de partager leurs expériences, pour les syndicats et les sociétés d’auteurs et d’interprètes de proposer et revendiquer. Mais les trois journées ont formulé bien des déceptions, et des inquiétudes…

Le rôle de l’État

L’apogée en forme de Nadir de ces rencontres professionnelles fut l’intervention d’Aurélie Filippetti, qui eut du mal à soutenir son bilan. Elle commença son discours en s’excusant de la brièveté de son passage, qui ne lui permit pas de participer au débat, alors même que les syndicalistes soulignaient la paupérisation galopante de la profession. En rangs serrés, ce sont artistes et techniciens, intermittents et permanents, indépendants et structures nationales, qui se plaignent de la perte progressive de leurs moyens de production, et de la réduction impressionnante des marges artistiques dans toutes les maisons. Le discours d’Aurélie Filippetti, loin de rassurer, montra surtout son impuissance, et les efforts de son ministère à faire avec ce que le gouvernement lui donne…

Elle commença donc par défendre son bilan, fondé essentiellement sur des actions qui ne coûtent rien, mais changent effectivement le paysage : les nominations à la tête des établissements nationaux d’une génération d’artistes ou de directeurs plus jeunes, avec une attention portée à la parité (50% de femmes nommées), aux collectifs d’artistes, aux formes innovantes ; son attachement à la liberté de la création, qui doit être garantie par l’État quand elle est menacée par des volontés de censure ; les efforts législatifs menés pour une juste rémunération des droits des auteurs et interprètes sur Internet, et le soutien affirmé, sans légiférer, à la reconduction du statut des intermittents du spectacle ; enfin, la préservation de la part du budget du ministère de la Culture et la Communication allouée à la création, après le «dégel» du solde de 2013.

La baisse des moyens

C’est ici que le bât blesse, et fortement. Si le travail du ministère est intelligent dans ses choix et ses orientations, dans les faits il ne travaille qu’aux marges, sans aucune latitude budgétaire, en reconduisant de fait la politique des gouvernements précédents qui ont peu à peu asphyxié la décentralisation culturelle, et la capacité de production des maisons de spectacle vivant. La ministre ne dispose pas des marges de manœuvre nécessaires à l’élaboration de la politique culturelle ambitieuse nécessaire pour redynamiser un secteur en crise profonde, et sur le déclin.

«Nous avons fait preuve collectivement d’un grand sens de responsabilité face aux difficultés budgétaires que traverse notre pays» déclare-t-elle, avant de rappeler combien elle est «attachée à la défense des moyens d’intervention du ministère pour la création». Ce qui signifie en clair que le budget du ministère de la Culture a baissé en 2013 et 2014 (-2.1%), et celui de la création stagné.

Au sujet des moyens d’intervention décentralisés en région, la ministre déclare : «L’État entend maintenir son niveau d’intervention pour la création dans les territoires, qui est la vraie solidarité que je souhaite afficher avec les artistes dans un contexte de crise.» Mais dans le détail, le niveau d’intervention de l’État ne lui permet pas d’être garant d’une politique volontaire : si «la présence de l’État est absolument essentielle pour pouvoir mener une politique culturelle qui respecte l’égalité entre les citoyens et les territoires», le manque de moyens ne peut qu’aggraver les déséquilibres existants. En effet, les crédits décentralisés aux Régions sont les mêmes que les années précédentes, augmentés parfois très légèrement, mais avec des missions supplémentaires. Ce que la ministre explique en substance : «Ce sont les crédits d’intervention de l’État en région à travers les DRAC que j’ai veillé à préserver, et même parfois à augmenter. Ce mouvement continuera, c’est absolument indispensable pour la réussite, notamment, du projet d’éducation artistique et culturelle.» Entre les lignes se lit un aveu d’impuissance à faire changer des affectations de crédits très inégalitaires, l’essentiel du budget de l’État consistant dans les crédits centralisés affectés pour la grande majorité à Paris et l’Île de France (voir répartition ci-dessous).

Pages-de-MCC-PLF-2014-vDEF-1

Une inégalité culturelle

L’État est donc très loin d’être le «garant de l’égalité» culturelle des citoyens, et l’effort de rééquilibrage est dérisoire. Comment, avec les mêmes sommes et l’augmentation des coûts, avec une politique d’éducation artistique et culturelle qui vient s’ajouter aux missions sans moyens supplémentaires, et après des années de disette et de diminutions successives, ne pas craindre pour l’existence en région d’une politique de création dans les maisons nationales, et de soutien par la subvention de la création indépendante ?

Les rumeurs sur la disparition ou le changement de statut des DRAC (fusion avec les Régions ? dépendantes des Préfectures ?) vont bon train, et la ministre se veut rassurante : «Si certains voient dans cette disposition (loi de décentralisation qui affecte aux Régions une partie des compétences de l’État ndlr) une menace pour l’existence des directions régionales des affaires culturelles et le signe d’un désengagement de l’État, je veux les rassurer : ce ne sera ni l’un ni l’autre et je poursuivrai, en 2014, mon action en faveur d’une présence renforcée de l’État en région, aux côtés des collectivités territoriales.»

Vœu pieu, déni ou volonté véritable ? La ministre explique que l’État est le premier financeur de la Culture en France : «C’est l’État qui reste le premier investisseur avec plus de 13 milliards d’euros, dans la Culture. Les collectivités locales investissent pour plus de 7 milliards d’euros, et à l’intérieur de ces collectivités locales ce sont les communes et les intercommunalités qui tiennent la majeure part.» Le constat est exact, mais nettement biaisé : les 13 milliards recouvrent l’ensemble du budget du MCC, et non les 7.5 milliards de la Culture : dans les faits, les DRAC ne disposent que de 780 millions d’euros… Les collectivités territoriales investissent donc localement bien plus que l’État, et partout en Régions elles sont très nettement les premiers financeurs. Y compris dans les Scènes Nationales, les Centres Dramatiques ou Chorégraphiques Nationaux, les musées de France, les bibliothèques territoriales, les Écoles d’Art. Les établissements nationaux en Région, dont le fonctionnement est entièrement pris en charge par l’État comme le MuCEM, se comptent sur les doigts de deux mains… et de fait ce sont les collectivités locales et territoriales qui financent la vie culturelle en Région. Jusqu’à quand l’État pourra-t-il se prévaloir d’un rôle de «garant» (du goût ? de l’égalité ? de la liberté d’expression ?) dans ces conditions ?

Une profession alertée

À Nantes chacun rappelle avec amertume le discours du candidat Hollande sur cette même scène en 2012, et la «sanctuarisation» du budget promise. Chacun s’appuie sur l’étude commandée par l’Inspection Générale des Finances[1], montre la part considérable de la Culture dans la vie économique, et à l’intérieur de cette part l’apport croissant du spectacle vivant. Les syndicalistes rappellent que «les économies réalisées sur le budget de la Culture représentent 20 kms d’autoroute», alors que le secteur pèse très lourd[2].

De nombreux ateliers ont travaillé à repenser les financements culturels locaux à l’heure de la métropolisation ; à travailler en rhizomes pour élaborer des chartes et des cahiers des charges qualitatifs à l’échelle des villes ; à trouver des financements nouveaux, privés, sur les droits de reproduction numérique. Bref, à tenter de pallier le désengagement du gouvernement…

AGNÈS FRESCHEL
Février 2014


[1] L’apport de la culture à l’économie en France, décembre 2013, Inspection Générale des Finances, Inspection Générale des Affaires Culturelles

www.economie.gouv.fr/files/03-rapport-igf-igac-culture-economie.pdf

[2] La valeur ajoutée du secteur culturel représente 58.7 milliards d’euros, soit autant que l’agriculture et sept fois plus que l’automobile. C’est un secteur en expansion, créateur d’emploi (2.5% de l’emploi en France), à très fort impact sur l’économie locale.

Illustrations : crédits A.F. , Pages-de-MCC-PLF-2014-vDEF et Aurélie-Filippetti-et-Nicolas-Marc-©-Delphine-Perrin

Aurélie-Filippetti-et-Nicolas-Marc-©-Delphine-Perrin