Christian Estrosi tient sa 1ère Conférence régionale permanente sur les Arts et la Culture

Où il n’est pas (assez) question d’intérêt général

Christian Estrosi tient sa 1ère Conférence régionale permanente sur les Arts et la Culture - Zibeline

À l’issue de la première Conférence régionale permanente sur les Arts et la Culture, le Président de la Région PACA exprimait sa satisfaction, et répondait à certaines de nos inquiétudes.

Zibeline : Est-ce que vous êtes content du comité directeur et est-ce qu’il réunit bien les gens que vous vouliez réunir ?

Christian Estrosi : Tout le monde a répondu présent à l’appel, ceux qui incarnent le théâtre, la musique, le cinéma… toute la diversité culturelle et tout ce foisonnement qui fait que la terre de Provence-Alpes-Côte d’Azur a toujours été une terre de créativité, une terre d’innovation. Tous sont représentés aujourd’hui, et je serai d’ailleurs attentif à ce que personne ne soit laissé de côté. Je me rends compte que les musiques actuelles n’étaient pas assez représentées, il faut renforcer leur présence. Ce qui est ressorti de la rencontre de ce matin, de ce grand atelier culturel qui met en réseau ceux qui produisent et ceux qui diffusent aussi, montre que la dimension régionale est sans doute la bonne dimension.

Les propos des interlocuteurs se recoupaient ce matin, autour de la force de résistance de la culture face au vote Front national. À votre sens, la culture a-t-elle une fonction politique ?

Chacun s’est exprimé à ce sujet. Au moment où nous voyons la montée des populismes, des extrémismes, de l’obscurantisme partout en Europe et de l’autre côté de l’Atlantique, la culture peut être un moyen, dès lors qu’on lui permet de s’épanouir, de rassembler, de donner plus de cohésion économique et sociale. C’est un soutien à l’attractivité du territoire, c’est un soutien à la croissance et à l’emploi mais c’est aussi un message permanent qui permet à chacun d’avoir un regard sur soi, de méditer, de réfléchir à sa place dans la société, et de se responsabiliser. Voilà pourquoi je crois que l’État, les Collectivités publiques, notre Région, doivent se mobiliser. C’est en tout cas l’esprit dans lequel je souhaite que notre Conférence territoriale et régionale des arts de la culture  travaille.

La démission de Sophie Joissains de son poste de vice-présidente déléguée à la culture, pose des problèmes d’interlocuteur : elle est remplacée par Chantal Eymeoud, vice-présidente en charge de l’économie. Donc une grosse charge. Est-ce que ça ne risque pas de gripper le circuit entre les associations, les services et les élus, en particulier pour les acteurs culturels de moindre importance que ceux qui étaient présents sur scène ce matin ?

Je crois que vous mesurez suffisamment quelle est ma propre implication. J’ai décidé, malgré des arbitrages difficiles, que la Culture était une priorité, et que son budget serait relevé par rapport à l’effort de l’exécutif qui m’a précédé. Ainsi j’ai souhaité présider moi-même la régie culturelle, et être moi-même l’interlocuteur de tous ceux que nous avons rencontrés ce matin.
Sophie a fait un choix entre sa ville et la région, sans doute a-t-elle d’autres objectifs, je les respecte. J’avais une vice-présidente déjà très ouverte sur le monde culturel, en la personne de Chantal Eymeoud, qui avait en charge l’artisanat et l’entreprise. Je répartirai ces délégations vers d’autres élus pour qu’elle puisse se consacrer essentiellement à la Culture. Désormais c’est sa mission à mes côtés et avec le talent et l’engagement qu’on lui connait, sa proximité avec moi, je sais qu’elle sera pour moi d’une aide précieuse pour mener dans un esprit d’ouverture la politique culturelle de mon exécutif.

Propos recueillis par Agnès Freschel

Des promesses tenues

Entre les deux tours des élections régionales, le candidat Estrosi avait fait un appel au monde de la culture, assortissant cet appel de promesses : celle de garantir la liberté de création, c’est-à-dire, dans ses arbitrages, de ne pas faire de choix idéologiques ; celle de maintenir voire d’augmenter le budget régional de la culture au long de son mandat ; celle de mettre en place une Conférence Régionale Permanente des Arts et de la Culture, et de construire sa politique avec les artistes et acteurs culturels du territoire.

Des promesses qui ont été tenues, mais dont il s’agit d’analyser les nuances. D’une part parce que l’augmentation du budget est relative, quelques centaines de milliers d’euros sur 53 millions précédemment alloués. Il s’agirait plutôt de parler d’une reconduction, même si celle-ci, dans un contexte économique difficile, représente un réel effort. D’autre part parce qu’une nouvelle politique culturelle s’axant vers d’autres priorités, en particulier la culture provençale, ces 53 millions redéployés aboutissent, pour certains dispositifs, à des baisses effectives.

De même, la volonté de s’appuyer sur les « forces vives du monde de la culture » doit être relativisée : le Comité directeur réunit des structures de toute la Région, mais essentiellement de gros opérateurs, pas de compagnies indépendantes mais de grands festivals et des théâtres nationaux, pas d’arts de la rue ni d’associations et peu d’art contemporain. Christian Estrosi le réaffirme avec force : « À aucun moment je n’interviendrai de façon partisane ». Mais l’accent mis sur la diffusion et la recherche de mécénat, le Plan patrimoine qui vient d’être adopté*, le choix de regrouper des opérateurs culturels d’envergure plutôt que des artistes et des compagnies est, de fait, une orientation politique qui, à budget constant, impactera sur la création contemporaine et la vie culturelle associative.

Intérêt particulier

Les paroles échangées lors de la Conférence rendaient d’ailleurs peu compte de la diminution globale des moyens des associations culturelles, des compagnies et de la plupart des programmateurs. Les acteurs culturels réunis dans le comité directeur en ont certainement conscience, mais semblaient un peu aveuglés par l’intérêt de leur propre maison. Aux côtés d’un Président de Région qui affirme que « la culture doit être vigoureusement soutenue dans le contexte politique actuel », et que « la France est le pays le plus éclairé, dans ce domaine, de la planète », ils ne jouent pas le rôle qui pourrait être le leur, celui de donneur d’alerte.

Olivier Py, qui a vu le budget du Festival d’Avignon baissé par le Grand Avignon, et rehaussé par la Région, explique que c’est bien le Festival, la « culture associée à l’éducation », qui empêche ce coin de Vaucluse de s’abandonner tout à fait « à la haine de l’autre ». Bernard Foccroulle, qui a vu le budget du Festival d’Aix diminué, explique qu’il faut que le milieu s’interroge sur son incapacité à s’adresser à tous les publics. Charles Berling, qui a vu quant à lui son budget augmenter, se réjouit de sa propre situation, et explique que « l’écoute envers nous a changé ». Dominique Bluzet se réjouit également de la Présidence de Christian Estrosi, affirme qu’il lui apporte « la perspective politique nécessaire, celle dont nous avons besoin pour accompagner les artistes ».

Quant à Anne-Marie Franon, qui représente les 32 théâtres du réseau Traverses qui ont vu pour 27 d’entre eux leur budget diminuer ou se maintenir à l’identique ou durant les deux dernières années, elle se réjouit du « soutien à la diffusion ».

Quel fou pour le Président ?

Dans la salle, les applaudissements se raréfient : mais qui va donc parler de ces lieux en train de mourir, de ces manifestations d’ores et déjà disparues, de ces associations à qui le Conseil Général des Bouches-du-Rhône demande de se produire gratuitement en haut de la Canebière, tout en diminuant leurs subventions de 20% ? Qui va rappeler à Christian Estrosi que sauver les gros opérateurs ne suffit pas, et qu’il doit jouer de son influence politique pour que les collectivités cessent de demander toujours plus d’efforts à un secteur associatif à l’agonie, et à des maisons de théâtre qui n’ont plus les moyens de  produire ?

Macha Makeïeff rappelle que « le diable est venu s’assoir sur le banc » et qu’il faut lutter avec les moyens de l’art, parce que « nos maisons sont des lieux poétiques dans cette crise morale ». Certes la liberté de création est un bien précieux. Mais, comme le faisait remarquer Christian Estrosi lui même, elle ne signifie rien sans les moyens de créer. Les politiques, explique la directrice de la Criée, ont besoin que les artistes « les accompagnent et les éclairent ». Dans la situation d’appauvrissement où ils sont aujourd’hui placés, ils ont tendance à faire allégeance, et à déclarer comme Irina Brook « ce que tu as dit Christian est parfait, on a besoin de la culture parce que la masse devient d’une idiotie dangereuse ».

Voire. On a besoin de la culture et d’artistes qui savent s’engager au-delà de la défense de leur maison, et parler aux politiques de la santé du secteur dans son entier, et des enjeux sociaux et sociétaux qui en découlent.

AGNÈS FRESCHEL
Juillet 2016

*Plan de sauvegarde du petit patrimoine rural, et Plan de restauration des sites majeurs en vue de leur « mise en tourisme » à hauteur de 20% des projets privés, 30% pour les collectivités de plus de 10 000 hab. et 50% pour les collectivités de moins de 10000 hab.

Patrimoine et Tradition :
Alain Chouraqui Président de la fondation du Camp des Milles
Dominique Séréna Directrice et conservatrice en chef du Museon Arlaten
Arts plastiques, graphiques, visuels :
Sam Sourdzé Directeur des rencontres de la photographie d’Arles
Jean-Pierre Simon Directeur de l’École supérieure d’Art et de Centre national D’art de la Villa Arson
Arts du spectacle :
Dominique Bluzet Directeur des théâtres du Gymnase, des Benardines, du jeu de Paume et du Grand Théâtre de Provence
Charles Berling Directeur du Liberté à Toulon
Irina Brook Directrice du Centre National Dramatique de Nice
Anne-Marie Franon Présidente du Réseau Traverses, Directrice du Théâtre Le Forum
Macha Makeïeff Directrice du Centre National Dramatique de Marseille, La Criée
Olivier Py Directeur du Festival d’Avignon
Angelin Preljocaj Directeur du Ballet Preljocaj et du Centre Chorégraphique National d’Aix-en-Provence
Musique :
Bernard Foccroulle Directeur du Festival d’Aix
Raphaël Imbert Jazzman. Directeur de la Compagnie Nine Spririt
Max Tran-Ngoc Président de l’Union des Diffuseurs de Création Musicale (antenne PACA du printemps de Bourges)
André Gabriel Musicien de traditions provençales
Livres Edition :
Françoise Nyssen Directrice d’Actes Sud
Olympia Alberti Ecrivaine
Cinéma :
Thierry Frémaux Délégué général du Festival de Cannes
Andréa Ferréol Actrice
Emmanuel Mouret Réalisateur

Photo : -c- Jan Cyril Salemi