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Entretien avec Bruno Masure autour du traitement de l'information et de la dérive des médias

« On joue avec le feu ! »

Entretien avec Bruno Masure autour du traitement de l'information et de la dérive des médias - Zibeline

Il a « désinformé la France durant 20 ans », tel qu’il l’annonce lui-même sur son compte Twitter. Bruno Masure, présentateur du journal de 20h sur TF1 puis France 2 entre 1984 et 1997, était à Salon-de-Provence le 30 janvier. Invité par l’association Allez Savoirs, l’ancien homme-tronc est d’abord allé à la rencontre des élèves du Lycée de L’Emperi, avant de livrer, le soir à l’Auditorium, une conférence-débat sur les dérives des médias. Il porte un regard acerbe, nourri de ses (mauvaises) expériences, sur la façon dont est traitée l’information aujourd’hui. A l’issue de son propos – qui reprenait pour l’essentiel son billet de « journaliste énervé », publié le 19 janvier sur Rue 89 – il a répondu aux questions de Zibeline.

Zibeline : Vous vous êtes adressé à des lycéens salonais. Comment s’y prendre pour aborder l’usage des médias avec les jeunes ?

Bruno Masure : Apparemment, il y a des projets, annoncés récemment par le gouvernement, sur un enseignement, une approche des médias, et c’est une très bonne chose. En réalité, ce qui est très perturbant, c’est que pour la plupart des jeunes, acheter un journal, cela paraît impensable. Ils sont habitués au tout gratuit, or, la liberté de la presse a un coût. Pour la jeune génération, avec internet, plus aucune information n’est payante. Mais même un site internet doit rémunérer ceux qui produisent les contenus, les jeunes ne mesurent pas bien ce coût des choses. Il faut qu’ils prennent conscience de tout cela, sans rester dans leur bulle, et qu’ils trouvent l’envie de s’intéresser à ce qui se passe autour d’eux. Je ne suis pas très optimiste, car de mauvaises habitudes sont déjà prises. On s’amuse simplement à avoir les grands titres des infos sur internet, mais je ne suis pas sûr qu’il reste beaucoup de curiosité pour creuser l’information, pour décortiquer le fonctionnement du monde. Ce sera un rude combat d’inverser la tendance.

Vous dénoncez la façon dont vous et votre rédaction avez couvert les attentats de 1995 à Paris. Vingt ans plus tard, qu’est-ce qui a changé ?

A l’époque, on commençait à être dans la dérive, à entrer dans l’information-spectacle, et je crains que ce mouvement soit irréversible. Les pressions de l’audience, de la concurrence, sont devenues trop fortes. De plus, aujourd’hui, avec les téléphones portables, n’importe qui peut filmer n’importe quoi. Ce qui me frappe c’est que, lors de la prise d’otages à l’Hyper Cacher, malgré la présence sur place des dispositifs démesurés de toutes les télés, les images de l’assaut ont été filmées par un particulier du haut d’un balcon. Il ne sert à rien de le regretter, c’est l’évolution des temps et on ne pourra rien y changer. Mais c’est assez angoissant, car plus aucun événement n’échappe à personne, tout devient public et c’est une forme de perversion de l’information.

Si l’on ne peut plus échapper à cette perversion, peut-on encore y résister ?

Il faut déjà que tout cela se décante et il en sortira peut-être du positif. Internet n’est qu’à ses balbutiements, il peut nous apporter le pire comme le meilleur. J’espère qu’on ne gardera que le meilleur, mais j’ai un petit doute ! D’une manière générale, dans les pratiques actuelles, on joue avec le feu. Lors des événements récents, des otages auraient pu être tués à cause d’une bavure journalistique. Bien sûr, dans de telles situations, on ne peut pas imposer un black-out, faire comme s’il ne se passait rien. Mais on peut rester les pieds sur le frein, imaginer les conséquences. Et ne pas avoir le comportement puéril et irresponsable d’annoncer une information sensible juste pour montrer qu’on a réussi à l’avoir trois minutes avant le concurrent.

Propos recueillis par JAN-CYRIL SALEMI
Février 2015

Photo : © J.C.S