Au CIPM, la poésie ne doit pas être le bouc sacrifié sur l'autel de la discorde

Ombres et lumières au CIPM

Au CIPM, la poésie ne doit pas être le bouc sacrifié sur l'autel de la discorde - Zibeline

Que se passe-t-il sous les voûtes majestueuses des salles de la Vieille Charité qui abritent le Centre International de Poésie Marseille ?

Pourquoi cet énigmatique et douloureux courrier reçu par l’Usager (c’est ainsi que se nomme l’adhérent à l’association composée du public et de poètes, nettement distincte de l’association plus fermée qui gère la structure) portant la signature d’Emmanuel Ponsart, son directeur, qui sans plus d’explication fait mention de l’attaque à la veille du 1er avril d’un « groupe aigre » qui serait sournoisement caché derrière un unique signataire affligé du syndrome de Monte-Cristo (sic)… Julien Blaine / Christian Poitevin, lui-même poète et fondateur du Centre en 1990, sis au Couvent du Refuge, alors qu’il était adjoint à la culture du maire de Marseille ? La première surprise passée -légèrement amusée il faut le dire-, l’envie de comprendre s’est imposée avec la diffusion sur FB de deux injonctions tout aussi fédératrices et non contradictoires, « Sauvons le CIP» et « Soutenons le CIPM » émanant des deux parties pourtant positionnées en adversaires.

Soutenons le CIPM

Une structure exceptionnelle que les marseillais ont la chance et le bonheur d’avoir dans leur ville… Personne en effet ne semble remettre en question l’existence d’un tel outil unique en Europe dédié à la fois à la création via résidences d’auteurs et ateliers de traduction, et à la diffusion de la poésie contemporaine, proposant lectures publiques, expositions, conférences, publiant chaque semestre les Cahiers Critiques de Poésie (actualité éditoriale) et toutes les cinq semaines les Cahiers du Refuge plus axés sur les activités du centre ; la conservation -transmission est assurée par une bibliothèque d’environ 40 000 documents y compris visuels et sonores. Un budget de 600 000 € (l’association est subventionnée par la Ville, la Direction Régionale des Affaires Culturelles, le Département, la Région), malgré une forte diminution de la subvention de la Ville de Marseille, devrait permettre un fonctionnement relativement confortable dans sa mission de service public et assurer aux actions initiées un rayonnement au-delà du local. Alors d’où vient la menace ? Quelle est la nature de l’agression et en tout cas de la « déstabilisation » dont fait mention en creux et en filigrane la page d’accueil du site : « Nous avons dépassé les 1000 signatures; notre liste de soutien est dorénavant fermée ; vous pouvez la consulter sur ce lien. »

Sauvons le CIPM ?

Le centre se met-il en danger par un fonctionnement interne marqué par l’inertie et le repli sur soi ? C’est en tout cas ce qu’affirme et développe avec un argumentaire serré la Lettre Ouverte au Public et aux Institutions qui a de toute évidence un objectif plus élevé que l’attaque personnelle et a recueilli des signatures solides -Liliane Giraudon, Jean-Marie Gleize, Bernard Noël, Charles Pennequin, Jean-Jacques Viton, Edith Azam ou Christian Prigent, au milieu desquelles bien sûr celle de Julien Blaine et de beaucoup d’autres. Celle-ci appelle à l’élaboration ambitieuse d’un nouveau projet, davantage et véritablement en lien avec le territoire d’implantation du Centre, en dialogue avec le public, la presse et les partenaires locaux (la poésie contemporaine vit aussi dans d’autres structures comme Montevideo), à la mise en place donc d’une communication plus ouverte et par là-même d’une programmation cohérente pensée aussi en termes d’interaction poètes / lecteurs / auditeurs.

Le renouvellement, l’évolution des objectifs et des moyens suppose aussi une mise en question de la direction -et c’est manifestement là que le bât blesse- occupée depuis 26 ans par le même homme, Emmanuel Ponsart, salarié de l’association dont le président du Bureau, Jean Daive, est aussi en place depuis 15 ans…

Gouvernance figée, dérive autoritaire et opacité de gestion sont tour à tour dénoncées et explicitées comme véritable péril en la demeure. Le conseil d’administration est lui-même l’assemblée générale en vertu de l’article 7 des statuts, procédé courant dans les associations culturelles, mais qui amène parfois à des replis dommageables dans des structures financées par la puissance publique, mais décidant seules.

Il est donc assez clair, quoi qu’il en soit, que cette institution que tout le monde s’accorde à vouloir protéger, doit retrouver rapidement transparence et sérénité, conditions sine qua non d’une dynamique locale, nationale et internationale au service de la poésie, bien commun qui ne doit pas être le bouc sacrifié sur l’autel de la discorde.

MARIE JO DHO
Mai 2016

Photo : -CC- Corinne Libotte – Vieille Charité