Vu par Zibeline

Entretien avec l'artiste Ouka Leele invitée de la 12e édition du festival CineHorizontes

Ola Ouka

• 14 novembre 2013 •
Entretien avec l'artiste Ouka Leele invitée de la 12e édition du festival CineHorizontes - Zibeline

À l’occasion de la 12e édition de CineHorizontes (lire chronique ici), Horizontes del Sur a invité Ouka Leele, artiste plasticienne qui participait au jury Fiction. Et dans un hommage à la Movida, a été projeté, à l’Alcazar à Marseille, La Mirada d’Ouka Leele de Rafael Gordon, nominé aux Goya en 2010, un documentaire consacré à l’œuvre de cette artiste sensible, figure emblématique de la Movida. Zibeline l’a rencontrée entre deux projections au cinéma Le Prado. Une conversation très amicale et en toute simplicité.

Zibeline : Ouka Leele, c’est votre nom depuis 1998, qui êtes-vous Ouka Leele ?
Ouka Leele : Jeune, je pensais que le marketing, c’était très important. Alors, j’ai cherché un nom de bataille, d’artiste. Certains de mes amis, comme Mariscal, un dessinateur espagnol, trouvaient que mon nom, Bárbara Allende Gil de Biedma, était très joli. Moi, j’ai choisi Ouka Leele et, à partir de là, les galeristes m’ont obligée à l’utiliser. Au départ, je ne savais pas ce que cela signifiait, mais 20 ans plus tard, quand, en crise, j’ai voulu l’abandonner, une chanteuse de Guinée équatoriale que j’ai rencontrée m’a dit qu’en langue bubi, «ouka leele» signifiait : «Bon voyage autour du cercle de la vie»…
On vous définit comme une figure emblématique de la Movida : que représente la Movida, pour vous ?
Dans la Movida, il y avait des anges et des démons… Je suis contente d’être reconnue dans la Movida, quand on en parle comme d’un mouvement artistique, des personnes qui travaillaient beaucoup, dans l’art. Quand on en parle comme de gens qui se droguaient, qui buvaient, cela ne me plait pas du tout. Il y a eu beaucoup de morts. Cela a été ! Et je dois dire la vérité, non ?
Et des années après, que reste-t-il de la Movida ?
Des personnes qui continuent à travailler, de mieux en mieux. Je crois que j’en reconnais l’esprit quand on se rencontre.
Votre œuvre conserve-t-elle cet esprit-là ?
Je crois que non. La Movida était un mouvement spontané, conçu par personne ! On était fier d’en être. On savait qu’on faisait l’Histoire. C’était une explosion de liberté et de créativité. La créativité, c’est contagieux. C’était très intéressant d’être avec les artistes. On pensait que c’était comme à l’époque de Dali, Picasso, Garcia Lorca. On se sentait plus près de cette génération que de celle juste avant la nôtre.
Quand vous avez rejoint le mouvement, vous étiez déjà photographe ?
J’ai commencé par peindre. Toute petite, je peignais. J’ai appris la photographie car je pensais que tous les artistes devaient savoir photographier. C’était une intuition. Mes amis, qui faisaient des comics, ne voulaient pas que je peigne. Alors, je me suis réfugiée dans la photo. Et comme je devais gagner ma vie, j’ai travaillé pour des magazines érotiques comme Play Boy, des photos en noir et blanc. Le noir et blanc me semblait avoir plus de mystère. Mais comme la couleur est inhérente à la vie, et que je n’aimais pas les couleurs des photos en couleurs, j’ai commencé à les peindre. C’est ainsi que j’ai mélangé photo et peinture.
Vous vous définissez comme photographe ou comme peintre ?
Je n’aime pas me définir ! Je suis photographe mais comme dans le tableau de Magritte : ceci n’est pas une photographe ! Moi, j’aime faire une mise en scène puis la photographier. Cela ressemble au cinéma avec une narration en un seul plan. Et comme un seul plan, c’est peu, j’ai réalisé des vidéos. J’écris aussi de la poésie.
Vous êtes devenue célèbre avec vos portraits excentriques, surréalistes, la série Peluquería : y a-t-il une part d’autoportrait ?
Je pense. D’abord, j’utilisais comme modèles des gens que je connaissais et qui m’inspiraient. Je faisais aussi des autoportraits. J’ai découvert que c’était mieux quand une personne posait pour moi, interprétait mon idée. Quand je fais un portrait, moi, je ne suis pas là. Je suis là mais je ne dirige pas la personne.
Quelle est la première photo que vous ayez faite et qui ait été importante pour vous ?
C’était à l’école de photographie, des exercices de cadrage. Les profs aimaient beaucoup ce que je produisais car mes photos étaient mystérieuses, très différentes de ce qu’on faisait en Espagne à ce moment-là… Elles sont parties à Arles, à New York. J’étais une photographe ; je ne le savais pas !
Y avait-il déjà de la mise en scène dans ces premières photos ?
Non ! Je trouvais les choses mais mes cadrages étaient différents : je coupais les personnages,  je photographiais des scènes de la vie quotidienne. Je crois que les photos de mon adolescence sont très spontanées, très vives. Je dois retrouver cette spontanéité-là. Car, après, j’ai fait des choses pour trouver MON style et je suis contre le style ! Le style coupe la spontanéité de l’artiste et quand tu as trouvé TON style, les gens veulent que tu répètes toujours la même chose ; c’est horrible ! C’est comme un carcan.
Certes mais vous avez une œuvre diversifiée. Quand on regarde la série Peluquería et le mural de Ceuti, c’est très différent (on peut voir tout le travail dans le film de Rafael Gordon, La Mirada de Ouka Lele ici, NDLR).
Oui, Rafael Gordon qui est un ami me dit toujours de ne pas m’inquiéter, ajoutant que je ne dois pas avoir UN style. Pour Peluquería, c’était la première fois que je faisais une série avec trente photos et je me suis dit que je n’en ferais jamais plus. J’aime faire 10, 12 photos. Après, je n’ai plus envie. Les autres me sont imposées par les galeristes. Ca devient l’usine : c’est ça le style !
Dans le film de Rafael Gordon, vous parlez de «sublimation du quotidien domestique» Qu’entendez-vous par là ?
J’ai une personnalité très contemplative, depuis toute petite. Enfant, je regardais tout, en silence. Je suis comme cela.
Oui ! L’œil dans votre œuvre est très important. Il est là, présent, dans les fleurs du mural de Ceuti.
Le présent, c’est l’éternité. Si on te dit que tu vas mourir dans cinq minutes, ces minutes-là sont incroyables. Si tu fais quelque chose comme si c’était la dernière ou la première fois, c’est miraculeux ; tout est différent et c’est cela que je veux exprimer dans mes photos.
On aurait aimé parler encore longtemps avec vous Ouka, mais vous êtes attendue pour la projection de Stockholm de Rodrigo Sorogoyen. Un grand merci !

Entretien réalisé par ELISE PADOVANI et ANNIE GAVA, jeudi 14 novembre au cinéma Le Prado

Novembre 2013

Photos : Ouka Leele © Annie Gava ; Peluqueria, Ouka Leele © Agence VU et Extrait du film d’Emmanuel Gordon © A.G


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